Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR L’INSTRUCTION PUBLIQUE

CONVENTION. — Séance du 12 décembre 1793.

Il est temps de rétablir ce grand principe qu’on semble méconnaître : que les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais l’intérêt social exige que là seulement doivent se réunir les affections. Qui me répondra que les enfants, travaillés par l’égoïsme des pères, ne deviennent dangereux pour la République. Nous avons assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents : nous ne vous arrachons pas vos enfants ; mais vous ne pourrez les soustraire à l’influence nationale.
En quoi donc nous importe la raison d’un individu devant la raison nationale ? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet isolement perpétuel ? C’est dans les écoles nationales que l’enfant doit sucer le lait républicain. La République est une et indivisible. L’instruction publique doit aussi se rapporter à ce centre d’unité. À qui d’ailleurs accorderions-nous cette faculté de s’isoler ? C’est au riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-être on élèvera des serpents ? J’appuie donc l’amendement proposé. (Vifs applaudissements.)

SUR L’ÉGALITÉ DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES

(23 janvier 1794)

Je m’oppose à l’espèce de distinction, de privilège, qui semblerait accordé au beau-père de Desmoulins. Je veux que la Convention ne s’occupe que d’affaires générales. Si l’on veut un rapport pour ce citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m’élève contre la priorité de date qu’on cherche à lui donner à leur préjudice. Il s’agit d’ailleurs de savoir si le Comité de sûreté générale n’est pas tellement surchargé d’affaires qu’il trouve à peine le temps de s’occuper de réclamations particulières.
Une révolution ne peut se faire géométriquement. Les bons citoyens qui souffrent pour la liberté doivent se consoler par ce grand et sublime motif. Personne n’a plus que moi demandé les comités révolutionnaires; c’est sur ma proposition qu’ils ont été établis. Vous avez voulu créer une espèce de dictature patriotique des citoyens les plus dévoués à la liberté, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont été élevés dans un moment où le fédéralisme prédominait. Il a fallu, il faut encore les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux écueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions trop pour la justice, nous donnerions peut-être dans le modérantisme, et prêterions des armes à nos ennemis. Il faut que la justice soit rendue de manière à ne point atténuer la sévérité de nos mesures.
Lorsqu’une révolution marche vers son terme quoiqu’elle ne soit pas encore consolidée, lorsque la République obtient des triomphes, que ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs et de fraîche date; il s’élève des luttes de passions, des préventions, des haines particulières, et souvent les vrais, les constants patriotes sont écrasés par ces nouveaux venus. Mais enfin, là où les résultats sont pour la liberté par des mesures générales, gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de rétroaction. N’est-elle pas bien puissante, cette nation? N’a-t-elle pas le droit comme la force d’ajouter à ses mesures contre les aristocrates, et de dissiper les erreurs élevées contre les ennemis de la patrie? Au moment où la Convention peut, sans inconvénient pour la chose publique, faire justice à un citoyen, elle violerait ses droits, si elle ne s’empressait de le faire.
La réclamation de mon collègue est juste en elle-même, mais elle ferait naître un décret indigne de nous. Si nous devions accorder une priorité, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la Convention, des espérances et des ressources au milieu de leur malheur; ce serait aux malheureux, aux nécessiteux, qu’il faudrait d’abord tendre les mains. Je demande que la Convention médite les moyens de rendre justice à toutes les victimes des mesures et arrestations arbitraires, sans nuire à l’action du gouvernement révolutionnaire. Je me garderai bien d’en prescrire ici les moyens. Je demande le renvoi de cette question à la méditation du Comité de sûreté générale, qui se concertera avec le Comité de salut public; qu’il soit fait un rapport à la Convention, et qu’il soit suivi d’une discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la Convention ont eu pour résultat le triomphe de la liberté.
La Convention n’a eu de succès que parce qu’elle a été peuple; elle restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l’opinion qui doit décréter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces grandes questions, vous obtiendrez, je l’espère, des résultats qui satisferont la justice et l’humanité.

POUR LE PÈRE DUCHESNE ET RONSIN

(2 février 1794)

Ce devrait être un principe incontestable parmi les patriotes que, par provision, on ne traitât pas comme suspects des vétérans révolutionnaires qui, de l’aveu public, ont rendu des services constants à la liberté. Je sais que le caractère violent et impétueux de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers vis-à-vis de tel ou tel individu; mais, de même que dans toutes les grandes affaires, je conserverai l’inaltérabilité de mon opinion, et que j’accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu’il est coupable, de même je veux aujourd’hui défendre Ronsin et Vincent contre des préventions que je pourrais reprocher à quelques-uns de mes collègues, et contre des faits énoncés postérieurement à l’arrestation de deux détenus, ou bien antérieurement, mais alors peu soigneusement conservés dans les circonstances dont on les a environnés. Car enfin, sur ces derniers, vous venez d’entendre l’explication de Levasseur; quant aux autres, quelles probabilités les accompagnent? combien de signataires en attestent la vérité? qui les garantit à celui qui a signé la dénonciation? Lui-même est-il témoin et témoin oculaire? Si aucun des signataires n’a été le témoin de ce qu’il a avancé, s’il n’a que de simples soupçons, je répète qu’il est très dangereux et très impolitique d’assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands services à la révolution.
Je suppose que Ronsin et Vincent, s’abandonnant aussi à des préventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs où Philippeaux a pu tomber, le plan formé d’une contre-révolution; immuable, comme je le suis, je déclare que je n’examinerais que les faits, et que je laisserais de côté le caractère qu’on aurait voulu leur donner.
Ainsi donc, quand je considère que rien, en effet, n’est parvenu au Comité de sûreté générale contre Vincent et Ronsin, que, d’un autre côté, je vois une dénonciation signée d’un seul individu, qui peut-être ne déclare qu’un ouï-dire, je rentre alors dans mes fonctions de législateur; je me rappelle le principe que je posais tout à l’heure, qui est qu’il faut être bien sûr des faits pour prêter des intentions contre-révolutionnaires à des amis ardents de la liberté, ou pour donner à leurs erreurs un caractère de gravité qu’on ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu’il faut être aussi prompt à démêler les intentions évidentes d’un aristocrate qu’à rechercher le véritable délit d’un patriote; je dis ce que je disais à Fabre lui-même lorsqu’il arracha à la Convention le décret d’arrestation contre Vincent et Ronsin: “vous prétendez que la Convention a été grande lorsqu’elle a rendu ce décret, et moi je soutiens qu’elle a eu seulement une bonne intention et qu’il la fallait bien éclairer”.
Ainsi je défends Ronsin et Vincent contre des préventions, de même que je défendrai Fabre et mes autres collègues, tant qu’on n’aura pas porté dans mon âme une conviction contraire à celle que j’en ai. L’exubérance de chaleur qui nous a mis à la hauteur des circonstances, et qui nous a donné la force de déterminer les événements et de les faire tourner au profit de la liberté, ne doit pas devenir profitable aux ennemis de la liberté! Mon plus cruel ennemi, s’il avait été utile à la République, trouverait en moi un défenseur ardent quand il serait arrêté, parce que je me défierais d’autant plus de mes préventions qu’il aurait été plus patriote.
Je crois Philippeaux profondément convaincu de ce qu’il avance, sans que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger pour la liberté dans l’élargissement de deux citoyens qui, comme lui et comme nous, veulent la République, je suis convaincu qu’il ne s’y opposera pas; qu’il se contentera d’épier leur conduite et de saisir les occasions de prouver ce qu’il avance; à plus forte raison la Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le Comité de sûreté générale, doit se hâter de l’adopter.
Si, quand il fallait être électrisé autant qu’il était possible pour opérer et maintenir la révolution; si, quand il a fallu surpasser en chaleur et en énergie tout ce que l’histoire rapporte de tous les peuples de la terre; si, alors, j’avais vu un seul moment de douceur, même envers les patriotes, j’aurais dit: notre énergie baisse, notre chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours été ferme, inexorable envers ceux qui ont été opposés à l’établissement de la liberté; elle doit être aujourd’hui bienveillante envers ceux qui l’ont servie, et ne pas se départir de ce système qu’elle ne soit convaincue qu’il blesse la justice. Je crois qu’il importe à tous que l’avis du Comité soit adopté; préparez-vous à être plus que jamais impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles à accuser vos anciens amis. Voilà, je déclare, ma profession de foi, et j’invite mes collègues à la faire dans leur coeur. Je jure de me dépouiller éternellement de toute passion, lorsque j’aurai à prononcer sur les opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la cause du peuple et de la liberté. J’ajoute qu’il ne faut pas oublier qu’un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d’avance cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à jeter au milieu de nous; que l’acte de justice que vous allez faire soit un germe d’espérance jeté dans le coeur des citoyens qui, comme Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et nous verrons naître pour la liberté des jours aussi brillants et aussi purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux.