Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LES ARRÊTÉS DES REPRÉSENTANTS EN MISSION EN MATIÈRE FINANCIÈRE

(1er décembre 1793)

Cambon nous a fait une déclaration solennelle et qu’il faut répéter; c’est que nous avons au trésor public de l’or, de quoi acquérir du pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en fournir. D’après cela, nous ne devons rien faire précipitamment en matière de finances. C’est toujours avec circonspection que nous devons toucher à ce qui a sauvé la République. Quelque intérêt qu’eussent tous nos ennemis à faire tomber l’assignat, il est resté, parce que sa valeur a pour base le sol entier de la République. Nous pourrons examiner à loisir, et méditer mûrement la théorie du comité. J’en ai raisonné avec Cambon. Je lui ai développé des inconvénients graves dont il est convenu avec moi. N’oublions jamais qu’en pareille matière des résultats faux compromettraient la liberté.
Cambon nous a apporté des faits. Des représentants du peuple ont rendu des lois de mort pour l’argent. Nous ne saurions nous montrer assez sévères sur de pareilles mesures, et surtout à l’égard de nos collègues. Maintenant que le fédéralisme est brisé, les mesures révolutionnaires doivent être une conséquence nécessaire de nos lois positives. La Convention a senti l’utilité d’un supplément de mesures révolutionnaires; elle l’a décrété: dès ce moment, tout homme qui se fait ultra-révolutionnaire donnera des résultats aussi dangereux que pourrait le faire le contre-révolutionnaire décidé. Je dis donc que nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui excédera les bornes que je viens d’établir.
Déclarons que nul n’aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons contre toute atteinte ce principe: que la loi n’émane que de la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont pris les mesures qu’on nous a rapportées, et que nul représentant du peuple ne prenne désormais d’arrêté qu’en concordance avec nos décrets révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d’après les instructions qui lui seront transmises par le Comité de salut public. Rappelons-nous que si c’est avec la pique que l’on renverse, c’est avec le compas de la raison et du génie qu’on peut élever et consolider l’édifice de la société. Le peuple nous félicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifié de rester à notre poste: c’est parce que nous avons fait notre devoir. Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s’empresse de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne. J’insiste sur le rappel et l’improbation des commissaires qui ont pris l’arrêté qui vous a été dénoncé.
Enfin je demande que le Comité de salut public soit chargé de notifier à tous les représentants du peuple qui sont en commission, qu’ils ne pourront prendre aucune mesure qu’en conséquence de vos lois révolutionnaires et des instructions qui leur seront données.
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Fayau, ayant parlé en faveur des mesures révolutionnaires extrêmes nécessitées dans certains départements, fit observer que le Comité de salut public en pouvait juger, puisque les représentants en mission lui communiquaient leurs arrêtés dans les vingt-quatre heures. Danton répondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta l’urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures révolutionnaires:
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Je suis d’accord sur l’action prolongée et nécessaire du mouvement et de la force révolutionnaires. Le Comité de salut public examinera celles qui seront nécessaires et utiles; et s’il est utile d’ordonner la remise de l’or et de l’argent, sous peine de mort, nous le ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que j’ai posé n’en est pas moins constant: c’est au Comité de salut public à diriger les mesures révolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout commissaire peut arrêter les individus, les imposer même, telle est mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des mesures révolutionnaires, mais je me propose d’en présenter qui frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la République, il y a un tas d’intrigants et de conspirateurs véritables qui ont échappé au bras national, qui en a atteint de moins coupables qu’eux. Oui, nous voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la République s’anéantir; mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c’est de la constitution de ces deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.
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Dans cette même séance, un citoyen venu à la barre commença la lecture d’une apologie rimée de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec véhémence:
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Et moi aussi j’ai défendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j’ai apprécié les vertus de ce républicain; mais, après avoir fait son apothéose patriotique, il est inutile d’entendre tous les jours son éloge funèbre et des discours ampoulés sur le même sujet; il vous faut des travaux et non pas des discours. Je demande que le pétitionnaire dise clairement et sans emphase l’objet de sa pétition.
DÉFENSE AUX JACOBINS
(3 décembre 1793)
Coupé a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n’ai prétendu proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j’ai dit que la Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à frapper ses ennemis. Les principes que j’ai énoncés portent sur l’indépendance des sociétés populaires de toute espèce d’autorité. C’est d’après ce motif que j’ai soutenu que les sociétés populaires ne devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités. J’ai entendu des rumeurs. Déjà des dénonciations graves ont été dirigées contre moi; je demande enfin à me justifier aux yeux du peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnaître mon innocence et mon amour pour la liberté. Je somme tous ceux, qui ont pu concevoir contre moi des motifs de défiance, de préciser leurs accusations, car je veux y répondre en public. J’ai éprouvé une forte défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la figure d’un homme libre? Ne suis-je plus ce même homme qui s’est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l’homme qui à été accablé de persécution? J’ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat. J’évoquerai l’ombre de l’Ami du peuple pour ma justification. Vous serez étonné, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m’ont prêtée se réduit à la petite portion de biens que j’ai toujours eue. Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d’aucun crime. Tous leurs efforts ne pourront m’ébranler. Je veux rester debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez la vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté.

SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS

(7 décembre 1793)

Il faut nous convaincre d’une vérité politique, c’est que, parmi les personnes arrêtées, il en est de trois classes, les unes qui méritent la mort, un grand nombre dont la République doit s’assurer, et quelques-unes sans doute qu’on peut relaxer sans danger pour elle. Mais il vaudrait mieux, au lieu d’affaiblir le ressort révolutionnaire, lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions à des mesures combinées, je demande un décret révolutionnaire que je crois instant. J’ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des aristocrates, des nobles extrêmement riches, qui ont leurs fils chez l’étranger, se trouvent seulement arrêtés comme suspects, et jouissent d’une fortune qu’il est juste de faire servir à la défense de la liberté qu’ils ont compromise. Je demande que vous décrétiez que tout individu qui a des fils émigrés, et qui ne prouvera pas qu’il a été ardent patriote, et qu’il a fait tout au monde pour empêcher leur émigration, ne soit plus que pensionnaire de l’État, et que tous ses biens soient acquis à la République.