Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LES SECOURS À ACCORDER AUX PRÊTRES SANS RESSOURCES

(22 novembre 1793)

Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis à profit pour vous perdre jusqu’à la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu’en accueillant les prêtres que la raison porte à abandonner leur état, vous persécuteriez ceux qui sont aveuglés par le bandeau de l’erreur. Le peuple est aussi juste qu’éclairé. L’Assemblée ne veut salarier aucun culte, mais elle exècre la persécution et ne ferme point l’oreille aux cris de l’humanité. Citoyens, accordez des secours à tous les prêtres; mais que ceux qui sont encore dans l’âge de prendre un état ne puissent prétendre aux secours de la nation après s’être procuré les moyens de subsister. Si Pitt a pensé que l’abolition du fanatisme serait un obstacle à votre rentrée en Belgique par la persécution que vous ferez éprouver aux prêtres, qu’il soit détrompé, et qu’il apprenne à respecter une nation généreuse qu’il n’a cessé de calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine raison: apprenez que si vous ôtez aux prêtres les moyens de subsister, vous les réduisez à l’alternative, ou de mourir de faim, ou de se réunir avec les rebelles de la Vendée. Soyez persuadés que tout prêtre, observant le cours de la raison, se hâtera d’alléger le fardeau de la République en devenant utile à lui-même, et que ceux qui voudront encore secouer les torches de la discorde seront arrêtés par le peuple qui écrase tous ses ennemis sous le char de la Révolution. Je demande l’économie du sang des hommes; je demande que la Convention soit juste envers ceux qui ne sont pas signalés comme les ennemis du peuple. Citoyens, n’y eût-il qu’un seul prêtre qui, privé de son état, se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes, politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse, il ne s’écarte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son nom, et vous recevrez ses applaudissements.

CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE L’ÉTRANGER

(26 novembre 1793)

Il y a un décret qui porte que les prêtres qui abdiqueront iront porter leur renonciation au comité. Je demande l’exécution de ce décret, car je ne doute pas qu’ils ne viennent successivement abjurer l’imposture. Il ne faut pas tant s’extasier sur la démarche d’hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour personne. Si nous n’avons pas honoré le prêtre de l’erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre de l’incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu’il n’y ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que les individus qui voudront déposer sur l’autel de la patrie les dépouilles de l’Église ne s’en fassent plus un jeu ni un trophée. Notre mission n’est pas de recevoir sans cesse des députations qui répètent toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux félicitations. Je demande qu’on pose la barrière.
Il faut que les comités préparent un rapport sur ce qu’on appelle une conspiration de l’étranger. Il faut nous préparer à donner du ton et de l’énergie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la terreur soit à l’ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit reportée à son vrai but, c’est-à-dire contre les aristocrates, contre les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres amis de l’étranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n’a pas reçu de la nature une grande force d’énergie, mais qui sert la patrie de tous ses moyens, quelque faibles qu’ils soient, non, le peuple ne veut pas qu’il tremble.
Un tyran, après avoir terrassé la Ligue, disait à un des chefs qu’il avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non “tuer” comme Vermorel, p. 230, l’imprime.]: “Je ne veux pas d’autre vengeance de vous.” Le temps n’est pas venu où le peuple pourra se montrer clément. Le temps de l’inflexibilité et des vengeances nationales n’est point passé; il faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien propre, puisque, d’un souffle, il peut créer et détruire ses magistrats, ses représentants. Nous ne sommes, sous le rapport politique, qu’une commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.
Le peuple veut, après avoir fondé la République, que nous essayions tous les moyens qui pourront donner plus de force et d’action au gouvernement républicain.
Que chacun de vous médite donc tous les jours ces grands objets. Il faut que le Comité de salut public se dégage de beaucoup de détails, pour se livrer tout entier à ces importantes méditations. Donnons enfin des résultats au peuple. Depuis longtemps c’est le peuple qui fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses représentants s’humilient devant sa puissance souveraine. Mais il serait plus beau qu’ils s’associassent à sa gloire, qu’ils prévinssent et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comité de salut public, réuni à celui de sûreté générale, fasse un prompt rapport sur la conspiration dénoncée, et sur les moyens de donner une action grande et forte au gouvernement provisoire.
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Fayau étant intervenu pour observer que, Danton ayant parlé de clémence, le moment était peut-être mal choisi pour montrer de l’indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton répondit:
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Je demande à relever un fait. Il est faux que j’aie dit qu’il fallait que le peuple se portât à l’indulgence; j’ai dit au contraire que le temps de l’inflexibilité et des vengeances nationales n’était point passé. Je veux que la terreur soit à l’ordre du jour; je veux des peines plus fortes, des châtiments plus effrayants contre les ennemis de la liberté, mais je veux qu’ils ne portent que sur eux seuls.
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Une nouvelle observation de Fayau reprocha à Danton d’avoir parlé du gouvernement républicain comme d’un essai. Danton conclut:
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Je ne conçois pas qu’on puisse ainsi dénaturer mes idées. Il est encore faux que j’aie parlé d’un essai de gouvernement républicain. Et moi aussi, je suis républicain, républicain impérissable. La Constitution est décrétée et acceptée. Je n’ai parlé que du gouvernement provisoire; j’ai voulu tourner l’attention de mes collègues vers les lois de détail nécessaires pour parvenir à l’exécution de cette Constitution républicaine.

SUR L’ORGANISATION DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.

CONVENTION. — Séance du 26 novembre 1793.

Dans ce moment où la superstition succombe pour faire place à la raison, vous devez donner une centralité à l’instruction publique, comme vous en avez donné une au gouvernement. Sans doute vous disséminerez dans les départements des maisons où la jeunesse sera instruite dans les grands principes de la raison et de la liberté ; mais le peuple entier doit célébrer les grandes actions qui auront honoré notre révolution. Il faut qu’il se réunisse dans un vaste temple, et je demande que les artistes les plus distingués concourent pour l’élévation de cet édifice, où à un jour indiqué seront célébrés les jeux nationaux. Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l’encens à l’être Suprême, au maître de la nature ; car nous n’avons pas voulu anéantir le règne de la superstition, pour établir le règne de l’athéisme.
Citoyens, que le berceau de la liberté soit encore le centre des fêtes nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux jeux nationaux, qu’elle ordonne d’y élever un temple où les Français puissent se réunir en grand nombre. Cette réunion alimentera l’amour sacré de la liberté, et augmentera les ressorts de l’énergie nationale ; c’est par de tels établissements que nous vaincrons l’univers. Des enfants vous demandent d’organiser l’instruction publique ; c’est le pain de la raison, vous le leur devez ; c’est la raison, ce sont les lumières qui font la guerre aux vices. Notre révolution est fondée sur la justice, elle doit être consolidée par les lumières. Donnons des armes à ceux qui peuvent les porter, de l’instruction à la jeunesse, et des fêtes nationales au peuple.