Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES

(19 avril 1793)

Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes d’accord.
Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d’éternelles vérités. L’Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui enchaînaient encore la nation, par l’intolérance qui s’était établie, n’a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd’hui le terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous leur dirons: Français, vous avez la liberté d’adorer la divinité qui vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois, qui, en harmonie avec les principes, n’auront pour but que de les garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop avancés pour que le peuple puisse croire n’avoir pas la liberté de son culte, parce qu’il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur la table de vos lois.
Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui agitent la République, c’est que la politique de nos ennemis l’a toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut s’interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d’insérer un article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à l’ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la postérité.
GENSONNÉ.–Les principes développés pour retirer l’article me paraissent incontestables, je conviens qu’il ne doit pas se trouver dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre particulier de la Constitution, destiné à poser les bases fondamentales de la liberté civile.
_(On demande à aller aux voix.)_
DURAND-MAILLANE.–Écoutons tout le monde.
DANTON.–Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu’il fût entendu.

SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES

(27 avril 1793)

Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu’a cru faire pour le salut public le département de l’Hérault. Ce décret autorise la République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret ratifie celles qu’on vient de vous faire connaître. Si partout les mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera plus d’agitateurs et d’anarchistes les amis ardents de la liberté, ceux qui mettent la nation en mouvement, et l’on dira: Honneur aux agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer. Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur esclavage! mais qu’on ne croie pas que nous devenions barbares après avoir fondé la liberté; nous l’embellirons. Les despotes nous porteront envie; mais tant que le vaisseau de l’État est battu par la tempête, ce qui est à chacun est à tous.
On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le département de l’Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens, imposer les riches, c’est les servir; c’est un véritable avantage pour eux qu’un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur l’usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre l’envahissement des ennemis. C’est un appel à tout homme qui a les moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu’a fait le département de l’Hérault, Paris et toute la France veulent le faire.
Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la posséder lorsqu’ils reconnaîtront qu’elle aura conservé leurs jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son contingent, il nous donnera les moyens d’étouffer les troubles de la Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en s’unissant contre vous, ils n’ont pas oublié leur vieille haine et leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait entièrement dissoute.
Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous la ferons honorablement.
Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la Vendée, de la Mayenne et de la Loire.

AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION

(1er mai 1793)

Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement d’indignation quand on lui dit qu’elle n’a rien fait pour la liberté; je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention peut répondre qu’elle a frappé le tyran, qu’elle a déjoué les projets d’un ambitieux, qu’elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger les ennemis de la patrie, enfin, qu’elle dirige l’énergie française contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n’est pas par un sentiment d’indignation que nous devons prononcer sur une pétition bonne en elle-même. Je sais qu’on distingue la pétition du dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu’était la plénitude du droit de pétition. Lorsqu’on répète souvent ici que nous sommes incapables de sauver la chose publique, ce n’est pas un crime de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le droit de s’insurger….
PLUSIEURS VOIX.–Les pétitionnaires ne sont pas la nation.
DANTON.–On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m’accordez cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure n’est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n’est pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le peuple, ce n’est pas que j’approuve la pétition qui vous a été présentée; mais j’examine le droit de pétition en lui-même, et je dis que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre d’insulter un pétitionnaire, et qu’un simple individu devrait être respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier. _(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que je viens de dire, que vous assuriez l’impunité à quiconque semblerait être un conspirateur dangereux, dont l’arrestation serait nécessaire à l’intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime d’un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force, elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui demander des comptes et lui déclarer qu’ils sont dans un état d’insurrection: “Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui croyez avoir l’initiative de l’insurrection, la hache de la justice est là pour vous frapper si vous êtes coupables.” Voilà comme vous devez leur répondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont dit qu’ils vous feraient un rempart de leur corps; après cette déclaration, comment n’avez-vous pas répondu aux pétitionnaires: “Citoyens, vous avez été dans l’erreur”, ou bien: “Si vous êtes coupables, la loi est là pour vous punir.” Je demande l’ordre du jour, et j’observe que, quand il sera notoire que la Convention a passé à l’ordre du jour motivé sur l’explication qui lui a été donnée, il n’y aura pas de pusillanimité dans sa conduite; croyez qu’un pareil décret produira plus d’effet sur l’âme des citoyens qu’un décret de rigueur. Je demande qu’en accordant les honneurs de la séance aux pétitionnaires, l’Assemblée passe à l’ordre du jour sur le tout.