Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

(3 avril 1793)

Je demande aussi la parole pour une motion d’ordre.
Quelle qu’ait été la divergence des opinions, il n’en est pas moins vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui nous menace, qu’il nous faut un développement extraordinaire de forces et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées, trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la main de la Convention, et qu’elle puisse anéantir à volonté; mais je pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu’une République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n’en a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de l’État, qu’il est impossible pour le sauver, d’agir avec les seuls principes de l’art. Écartons toute idée d’usurpation. Eh! qui donc pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des Français. Déjà le département où il est né demande sa tête. Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura porté le nom de patriote, quelles qu’ai en été les nuances. Je demande le renvoi du projet de décret, et l’ajournement à demain.

SUR LE PRIX DU PAIN

(5 avril 1793)

Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à l’univers entier quel est le grand moyen d’éterniser la République; c’est d’appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de sans-culottes; mais ce n’est pas assez; il faut que, tandis que vous irez combattre les ennemis de l’extérieur, les aristocrates de l’intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande qu’il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation. Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes. J’ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa dignité; vous l’attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils ont plus fait qu’aucun de nos anciens rois. Je demande que vous mettiez aux voix les deux propositions que j’ai faites, et qu’elles soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction.

SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE

(10 avril 1793)

C’est une vérité incontestable, que vous n’avez pas le droit d’exiger du peuple ou d’une portion du peuple plus de sagesse que vous n’en avez vous-mêmes. Le peuple n’a-t-il pas le droit de sentir des bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs? N’ai-je pas été moi-même, tout à l’heure, assiégé à cette tribune? Ne m’a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?…. Je vais examiner froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n’y mettrai aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient les flots d’indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui siégeaient dans l’un ou l’autre des côtés de la salle. N’a-t-on pas aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J’en appelle à Pétion lui-même. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il se trouve dans les orages populaires. Il sait bien que lorsqu’un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la force de projection qu’il s’est donnée. Que doit faire la représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la première Assemblée constituante, Marat n’était ni moins terrible aux aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle l’était. Ce n’est pas que je croie qu’il en soit de même de cette assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République. Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment libre n’est rien pour l’homme qui a conscience intime de son devoir. Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la base d’une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l’y poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre mission, si vous n’aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets: vaincre les ennemis, rétablir l’ordre dans l’intérieur, et faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut; elle sera d’autant plus belle qu’elle sera née au milieu des orages de la liberté; ainsi un peuple de l’antiquité construisait ses murs, en tenant d’une main la truelle, et de l’autre l’épée pour repousser les ennemis. N’allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens…. Que l’on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées, comme si l’on craignait la mort. Voilà l’exemple que vous donnez! Vous voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public.

SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L’ENNEMI

(13 avril 1793)

Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d’être faite, et ne pas lui donner une étendue que n’a pas voulu lui attribuer son auteur. Je demande qu’elle soit ainsi posée: “La peine de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple.” II est temps, citoyens, que la Convention nationale fasse connaître à l’Europe que la France sait allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans un moment d’enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples qui voudraient résister à l’oppression de leurs tyrans. Ce décret semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur française. Que la République s’affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples.
Mais voyez ce que votre position a d’avantageux malgré les revers que nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l’occasion de faire un nouveau scrutin épuratoire de l’armée. L’ennemi va être forcé de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu’un général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que son _misérable individu_. Citoyens, c’est le génie de la liberté qui a lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il s’arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de notre liberté.