Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE (Suite)

DANTON.–Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne s’y méprendra pas. J’attends tranquillement et impassiblement le résultat de cette commission. Je me suis justifié de l’inculpation de n’avoir pas parlé de Dumouriez. J’ai prouvé que j’avais le projet d’envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis pour se saisir, soit de l’esprit, soit de la personne de Dumouriez.
MARAT.–Oui, c’était bon, envoyez-y Lasource?
DANTON.–J’ai prouvé, puisqu’on me demande des preuves pour répondre à de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n’a été en contravention à aucun de vos décrets. J’ai prouvé qu’il est absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique était concerté avec ma présence ici, puisque l’un et l’autre nous avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la commission est coupable, il faut s’adresser à elle et la juger sur des pièces après l’avoir entendue; mais qu’il n’y a aucune inculpation individuelle à faire contre moi. J’ai prouvé qu’il était lâche et absurde de dire que moi, Danton, j’ai reçu cent mille écus pour travailler la Belgique. N’est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource, m’accuse d’avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n’est pas moi qui ai dirigé les dépenses qu’a entraînées l’exécution du décret du 13 décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n’est pas à moi qu’il faut en demander compte, c’est à Lebrun.
CAMBON.–Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses indispensablement nécessaires pour l’exécution du décret du 15 décembre.
DANTON.–Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d’en accepter l’augure. J’aurai la satisfaction de voir la nation entière se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes propositions.
A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que, moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez s’élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c’est moi qui ai provoqué l’établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des assemblées primaires, ne m’y suis-je pas opposé? Si j’avais été d’accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si je n’ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux qu’ils méritent de l’être: ils vous diront qui servait les projets de Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.
Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c’est d’avoir défendu Paris.
A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l’avance les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._) Qui a pressé l’envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement, le complètement des armées. C’est moi! moi, je le déclare à toute la France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je, moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent en foule pour recueillir les débris de nos armées? N’ai-je pas dit que j’avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu’ils avaient puisé dans l’intérieur? N’ai-je pas dit que cette portion de l’armée, qui, depuis qu’elle habitait sur une terre étrangère, ne montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l’énergie républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout désorganiser? N’ai-je pas montré la conduite d’un citoyen qui voulait vous tenir en mesure contre toute l’Europe?
Qu’on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne résisteront pas à la lumière et aux explications.
Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité, qu’elle examine la conduite de chaque député depuis l’ouverture de la Convention. Je demande qu’elle ait caractère surtout pour examiner la conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l’indivisibilité de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après la rejection de leur système pour l’appel au peuple, nous ont calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment républicaine, elle en fera justice. Je demande qu’elle examine la conduite de ceux qui ont empoisonné l’opinion publique dans tous les départements. On verra ce qu’on doit penser de ces hommes qui ont été assez audacieux pour notifier à une administration qu’elle devait arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l’esprit public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui, après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l’énergie populaire, ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le répéter, ceux qui ont voulu sauver l’individu, ont par la même eu intention de donner de grandes espérances au royalisme. (_Applaudissements d’une grande partie de l’Assemblée._) Tout s’éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel on cherche à insinuer qu’on n’a voulu détruire un trône que pour en établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d’avoir voulu frapper un d’eux, est pour tous un ennemi mortel.
UNE VOIX.–Et Cromwell?…. (_Des murmures s’élèvent dans une partie de l’Assemblée._)
DANTON, _se tournant vers l’interlocuteur._–Vous êtes bien scélérat de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation. (_Un grand nombre de voix s’élèvent simultanément pour demander que l’interrupteur soit censuré; d’autres, pour qu’il soit envoyé à l’Abbaye._)
Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l’impudeur de dire que je suis un Cromwell soit puni, qu’il soit traduit à l’Abbaye. (_On applaudit._) Et si, en dédaignant d’insister sur la justice que j’ai le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que, quand j’ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête, devient l’objet de l’exécration de tous les rois, j’ai établi une vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_–C’est vrai!)
Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l’ami des rois?
UNE VOIX.–Il a été roi lui-même!
DANTON.–Il a été craint, parce qu’il a été le plus fort. Ici ceux qui ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront d’autant plus craints que la liberté s’est engraissée du sang du tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell n’a été souffert par les rois que parce qu’il a travaillé avec eux. Eh bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l’envie d’avoir un roi qui vous a fait proscrire le tyran? (_L’Assemblée presque unanime_: Non, non!) Si donc ce n’est que le sentiment profond de vos devoirs qui a dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire en cela ce que la nation avait droit d’attendre de ses mandataires, ralliez-vous (_S’adressant à la même partie de l’Assemblée_), vous qui avez prononcé l’arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste les membres de la partie droite_) qui ont voulu l’épargner (_Une partie de l’Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se réunir en armes contre l’ennemi du dehors, et à écraser celui du dedans, et confondez, par la vigueur et l’immobilité de votre caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L’orateur, s’adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs applaudissements d’une grande partie de l’Assemblée et dés tribunes._) Reconnaissez-le tous, vous qui n’avez jamais su tirer de votre situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en tirer; qu’enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d’être fermes, et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu’ils soient. (_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce n’est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le peuple, ce n’est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements recommencent._–Non, non!_s’écrie-t-on avec force dans la grande majorité de l’Assemblée._) C’est à vous à en ôter l’idée à ceux qui ont machiné pour conserver l’ancien tyran. Je marche à la République; marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs atteindra le but.
Après avoir démontré que, loin d’avoir été jamais d’accord avec Dumouriez, il nous accuse textuellement d’avoir fait la réunion à coups de sabre, qu’il a dit publiquement qu’il nous ferait arrêter, qu’il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la commission, de l’arracher à son armée; après avoir répondu à tout; après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous venez d’instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous ont calomniés, qui ont machiné contre l’indivisibilité de la République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran (_Nouveaux applaudissements d’une partie de l’Assemblée et des tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la liberté, et l’on verra si je redoute les accusateurs.
Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j’en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m’accuser. (Danton descend de la tribune au milieu des plus vifs applaudissements d’une très grande partie de l’Assemblée et des citoyens. Plusieurs membres de l’extrémité gauche se précipitent vers lui pour l’embrasser. Les applaudissements se prolongent.)