Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE (Suite)

Quelques voix s’élèvent pour demander que Danton soit rappelé à l’ordre.
DUHEM.–Oui, c’est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le nom des conspirateurs.
MAURE.–C’est Barbaroux, c’est Brissot, c’est Guadet.
DANTON.–Parce que Delacroix s’est écarté du fédéralisme et du système perfide de l’appel au peuple; parce que, lorsque après l’époque de la mort de Lepeletier, on lui demanda s’il voulait que la Convention quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: “J’ai vu qu’on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne suis pas des vôtres.” On a inculpé Delacroix, parce que, patriote courageux, sa manière de voter dans l’Assemblée a toujours été conséquente à la conduite qu’il a tenue dans la grande affaire du tyran. Il semble aujourd’hui que, moi, j’en aie fait mon second en conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui, oui!–_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que voulez-vous que je réponde? J’ai d’abord réfuté pleinement les détails de Lasource: j’ai démontré que j’avais rendu au Comité de défense générale le compte que je lui devais, qu’il y avait identité entre mon rapport et celui de Camus qui n’a été qu’un prolongement du mien; que, si Dumouriez n’a pas été déjà amené pieds et poings liés à la Convention, ce ménagement n’est pas de mon fait. J’ai répondu enfin assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans l’extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la lumière de ce chaos.
Les vérités s’amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis pas en peine de ma justification.
Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez d’instituer, je dirai qu’il est assez étrange que ceux qui ont fait la réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement dirigée.
Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il n’y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il n’y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la Convention; il n’y a que ceux qui ont présenté notre empressement à venir demander des secours pour une armée délabrée comme une pusillanimité; il n’y a que ceux qui ont manifestement voulu punir Paris de son civisme, armer contre lui les départements…. (_Un grand nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_: Oui, oui, ils l’ont voulu!)
MARAT.–Et leurs petits soupers!
DANTON.–Il n’y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris…. (_On applaudit dans une grande partie de la salle._)
MARAT.–Lasource!…. Lasource en était…. Oh! je dénoncerai tous les traîtres.
DANTON.–Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De vifs applaudissements s’élèvent à l’extrémité gauche et dans les tribunes._) Et c’est moi qu’on accuse!…. moi!…. Je ne crains rien de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j’ai été en relation. Que Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à l’ombre d’une inculpation, et je livre ma tête.
MARAT.–Il a vu les lettres de Gensonné…. C’est Gensonné qui était en relation intime avec Dumouriez.
GENSONNÉ.–Danton, j’interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir vu la minute de mes lettres, dites ce qu’elles contenaient.
DANTON.–Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n’ai point parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne.
J’ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu’il a été obligé de me rendre justice; elles prouveront qu’il n’y avait nulle identité entre son système politique et le mien: c’est à ceux qui ont voulu le fédéralisme….
PLUSIEURS VOIX.–Nommez-les!
MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).–Non, vous ne parviendrez pas à égorger la patrie!
DANTON.–Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne?
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.–Oui, oui!
DANTON.–Écoutez!
MARAT (_se tournant vers la partie droite_).–Écoutez!
DANTON.–Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?
LES MÊMES CRIS S’ÉLÈVENT.–Oui, oui!
DANTON.–Eh bien! je crois qu’il n’est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France. (_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent simultanément, et applaudissent.–Plusieurs voix se font entendre_: Nous sauverons la patrie!)
Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré la conduite immobile que j’ai tenue dans cette assemblée; quand vous représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de calomnies; quand beaucoup d’hommes, qui me rendent justice individuellement, me présentent à la France entière dans leur correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent projets absurdes de cette nature ne m’ont-ils pas été successivement prêtés? Mais jamais la calomnie n’a été conséquente dans ses systèmes, elle s’est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s’est contredite. Des le commencement de la Révolution, j’avais fait mon devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j’ai été de quelque utilité à mon pays, lorsqu’à la révolution du 10 août, Dumouriez lui-même reconnaît que j’avais apporté du courage dans le conseil, et que je n’avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd’hui les homélies misérables d’un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été le texte de nouvelles inculpations; et puisqu’on veut des faits, je vais vous en dire sur Roland. Tel est l’excès de son délire, et Garat lui-même m’a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu’il ne voyait que la mort; qu’il croyait tous les citoyens prêts à la frapper; qu’il dit un jour, en parlant de son ami, qu’il avait lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache, depuis qu’il se met à la tête des factieux de Paris…._ Eh bien! quand Paris périra, il n’y aura plus de République. Paris est le centre constitué et naturel de la France libre. C’est le centre des lumières.
On nous accuse d’être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d’hommes qui ont marché d’un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu’on m’impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous, et l’on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs applaudissements éclatent dans l’extrémité gauche de la salle; ils sont suivis de ceux des tribunes.–Plusieurs membres demandent qu’elles soient rappelées au respect qu’elles doivent à l’Assemblée._) Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la Montagne…. J’ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple français a des représentants, j’ai vu se répéter les misérables absurdités que je viens d’entendre débiter ici. Je sais que le peuple n’est pas dans les tribunes, qu’il ne s’y en trouve qu’une petite portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.
Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques murmures se font entendre._)
On voulait l’opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que vous appeliez ici, lorsqu’ils ont été à leur tour placés dans les tribunes, n’ont pas manifesté d’autres sentiments que le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de l’Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la Montagne ne peut pas servir les projets d’Orléans. (_Mêmes applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu’on avait conçu d’armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos commissaires, contre moi, parce que j’avais annoncé que Dumouriez avait des talents militaires, et qu’il avait fait un coup de génie en accélérant l’entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n’y a que les patriotes qu’on égorge.
UN GRAND NOMBRE DE VOIX.–Oui, oui.
MARAT.–Lepeletier et Léonard Bourdon.