Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE (Suite)

Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il se tait.
DANTON.–Cela est faux!
PLUSIEURS VOIX.–C’est faux!
LASOURCE.–Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui lui ont fait abandonner la Belgique, parle d’une manière insignifiante. Comment se fait-il qu’après avoir rendu son compte Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu’il le dit, afin que l’Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire, il devait y retourner.
Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire? Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à l’Assemblée d’être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant le peuple était tranquille. Il n’y avait pas de marche plus sûre pour amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire valoir Dumouriez; c’est ce qu’a fait Danton.
Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la patrie, c’est ce qu’ont fait Delacroix et Danton. On savait qu’en parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de se voir trahi, se porterait à des mouvements qu’il est impossible de retenir.
En criant sans cesse contre la faction des hommes d’État, ne semble-t-il pas qu’on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez se serait avancé à la tête de son armée?
Citoyens, voilà les nuages que j’ai vus dans la conduite de vos commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables. Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire quelques mouvements funestes. Il faut qu’elle et la France entière sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le fut jadis Lafayette, l’idole de la République. (_De violents murmures et des cris_: Non, non! s’élèvent dans toutes les parties de la salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans l’âme des Français, il faut que la nation sache que, si l’armée a été battue, c’est qu’elle a été trahie; il faut que la nation sache que, tant que son général a voulu la liberté, l’armée a marché à des triomphes.
Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez s’ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c’est la liberté qu’on veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.
Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la roche Tarpéienne et l’échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que vous avez créé ne marche pas encore; je demande:
1° Qu’il rende compte tous les trois jours des procès qu’il a jugés et de ceux qu’il instruit; de cette manière on saura s’il a fait justice.
2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés, mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état d’arrestation chez eux.
3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l’instant organisée.
4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux départements et aux armées, qu’une adresse soit jointe a ce procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une adresse de l’Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec un tyran, que chacun d’entre nous prenne l’engagement de donner la mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L’assemblée entière est levée; tout les membres, dont l’attitude du serment, répètent celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)
BIROTEAU.–Je demande la parole pour un fait personnel.
Au comité de défense générale, où l’on agita les moyens de sauver la patrie, Fabre d’Eglantine, qu’on connaît très lié avec Danton, qui, dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d’Églantine, dis-je, annonce qu’il avait un moyen de sauver la République, mais qu’il n’osait pas en faire part, attendu qu’on calomniait sans cesse les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient libres, et que d’ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait enseveli. Alors Fabre d’Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De violents murmures se font entendre_.)
PLUSIEURS MEMBRES s’écrient à la fois:–Cela n’est pas vrai!
DANTON.–C’est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et vous voulez rejeter vos crimes sur nous.
BIROTEAU.–Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse qu’on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s’élèvent_.)
DELMAS.–Je demande la parole au nom du salut public.
Citoyens, je me suis recueilli; j’ai écouté tout ce qui a été dit à cette tribune. Mon opinion est que l’explication qu’on provoque dans ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette explication; et moi aussi j’ai des soupçons, mais ce n’est pas le moment de les éclaircir.
Je demande que l’on nomme la commission proposée par Lasource; qu’on la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera connaître au peuple français.
DANTON.–Je somme Cambon, sans personnalités, sans s’écarter de la proposition qui vient d’être décrétée, de s’expliquer sur un fait d’argent, sur cent mille écus qu’on annonce avoir été remis à Danton et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue relativement à la réunion….
* * * * *
La proposition de Delmas est adoptée unanimement.
* * * * *
PLUSIEURS VOIX.–Le renvoi à la commission!
Cette proposition est décrétée.
Danton retourne à sa place; toute l’extrême gauche se lève, et l’invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des applaudissements s’élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant quelques instants_.) Danton s’élance à la tribune. (_Les applaudissements des tribunes continuent avec ceux d’une grande partie de l’Assemblée_.)_
Le président se couvre pour rétablir l’ordre et le silence. (_Le calme renaît_.)
LE PRÉSIDENT.–Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de m’écouter en silence.
Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une explication sur des faits qui inculpaient des membres de la Convention. Delmas a demandé la nomination d’une commission chargée d’examiner les faits et d’en rendre compte à l’Assemblée. Cette proposition a été adoptée à l’unanimité. Danton s’y était rendu, maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte l’Assemblée.
TOUTE LA PARTIE GAUCHE.–Non, non! il a la parole de droit.
Un grand nombre de membres de l’autre côté réclament avec la même chaleur le maintien du décret.–(_L’Assemblée est longtemps agitée_.)
LASOURCE.–Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu’il n’est entré dans mon procédé aucune passion.
LE PRÉSIDENT.–Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de l’Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre.
L’Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande majorité.