Dernier discours de Robespierre à la Convention le 08 Thermidor an II (26 juillet 1794)

Pour moi, dont l’existence paraît aux ennemis de mon pays un obstacle à leurs
projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le sacrifice, si leur
affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait désirer de voir plus
longtemps cette horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher
leurs âmes hideuses sous un masque de vertu, jusqu’au moment où leur crime
paraît mûr; qui tous laisseront à la postérité l’embarras de décider lequel des
ennemis de ma patrie fut le plus lâche et le plus atroce.

Si l’on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des députés perfides,
et de mettre les crimes de tout représentant sous la sauvegarde d’un décret, la
rougeur couvrirait le front de chacun de nous: mais laisser sur la tête des
représentants fidèles le devoir de dénoncer les crimes, et cependant d’un autre
côté les livrer à la rage d’une ligue insolente, s’ils osent le remplir,
n’est-ce pas un désordre encore plus révoltant? c’est plus que protéger le
crime, c’est lui immoler la vertu.

En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a roulés
pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai tremblé quelquefois d’être souillé aux
yeux de la postérité par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se
mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l’humanité; mais la défaite
des factions rivales a comme émancipé tous les vices; ils ont cru qu’il ne
s’agissait plus pour eux que de partager la patrie comme un butin, au lieu de la
rendre libre et prospère; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont
animés contre tout ce qui s’oppose à leurs projets, a tracé la ligne de
démarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrès et les
Catilina de la France se croient déjà assez avancés dans la carrière du crime
pour exposer sur la tribune aux harangues la tète de leur accusateur, j’ai
promis aussi naguère de laisser à mes concitoyens un testament redoutable aux
oppresseurs du peuple, et je leur lègue dès ce moment l’opprobre et la mort. Je
conçois qu’il est facile à la ligue des tyrans du monde d’accabler un seul
homme; mais je sais aussi quels sont les devoirs d’un homme qui peut mourir en
défendant la cause du genre humain. J’ai vu dans l’histoire tous les défenseurs
de la liberté accablés par la fortune ou par la calomnie; mais bientôt après,
leurs oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les méchants,
les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la terre, mais à des
conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis cherchent à
abaisser vos âmes et à énerver vos vertus par une funeste doctrine. Non,
Chaumette, non Fouché, la mort n’est point un sommeil éternel. Citoyens, effacez
des tombeaux cette maxime impie qui jette un crêpe funèbre sur la nature et qui
insulte à la mort: gravez-y plutôt celle-ci: La mort est le commencement de
l’immortalité.

Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne pas avec un
empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la
patrie, la liberté n’est qu’un vain nom. Peuple, toi que l’on craint, que l’on
flatte et que l’on méprise; toi, souverain reconnu, qu’on traite toujours en
esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les
passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de
destinées.

Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la
vertu publique, qui a plus d’influence que toi-même sur tes propres affaires,
qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la
personne de tous les bons citoyens.

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton bonheur, tes
ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos
maux, et seuls obstacles à la prospérité publique.

Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre la cause et la morale publique,
sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons; sache que tout ami de la
liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie; que ceux qui ne
pourront être accusés d’avoir trahi, seront accusés d’ambition; que l’influence
de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la
violence des factions; que ta confiance et ton estime seront des titres de
proscription pour tous tes amis; que les cris du patriotisme opprimé seront
appelés des cris de sédition, et que n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te
proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que
les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés
contre nous; telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus,
toujours portés à les servir. Ainsi donc, les scélérats nous imposent la loi de
trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs. Souscrirons-nous à cette
loi? Non: défendons le peuple, au risque d’en être estimé; qu’ils courent à
l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu.

Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude ou par
pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie. Révélerons-nous les abus
cachés? dénoncerons-nous les traîtres? on nous dira que nous ébranlons les
autorités constituées; que nous voulons acquérir à leurs dépens une influence
personnelle. Que ferons-nous donc? notre devoir. Que peut-on objecter à celui
qui veut dire la vérité, et qui consent à mourir pour elle? Disons donc qu’il
existe une conspiration contre la liberté publique; qu’elle doit sa force à une
coalition criminelle qui intrigue au sein même de la Convention; que cette
coalition a des complices dans le comité de sûreté générale et dans les bureaux
de ce comité qu’ils dominent; que les ennemis de la République ont opposé ce
Comité au comité de salut public, et constitué ainsi deux gouvernements; que des
membres du comité de salut public entrent dans ce complot; que la coalition
ainsi formée cherche à perdre les patriotes et la patrie. Quel est le remède à
ce mal? Punir les traîtres, renouveler les bureaux du comité de sûreté générale,
épurer ce comité lui-même, et le subordonner au comité de salut public; épurer
le comité de salut public lui-même, constituer l’unité du gouvernement sous
l’autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et
écraser ainsi toutes les factions du poids de l’autorité nationale, pour élever
sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté: tels sont les
principes. S’il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux,
j’en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi
nous, mais non que je doive le taire: car, que peut-on objecter à un homme qui a
raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre le crime,
non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent
servir impunément la patrie: les défenseurs de la liberté ne seront que des
proscrits, tant que la horde des fripons dominera.