Dernier discours de Robespierre à la Convention le 08 Thermidor an II (26 juillet 1794)

Le gouvernement révolutionnaire mérite toute votre attention: qu’il soit détruit
aujourd’hui, demain la liberté n’est plus. Il ne faut pas le calomnier, mais le
rappeler à son principe, le simplifier, diminuer la foule innombrable de ses
agents, les épurer surtout: il faut rendre la sécurité au peuple, mais non à ses
ennemis. Il ne s’agit point d’entraver la justice du peuple par des formes
nouvelles; la loi pénale doit nécessairement avoir quelque chose de vague, parce
que le caractère actuel des conspirateurs étant la dissimulation et
l’hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les formes.
Une seule manière de conspirer laissée impunie, rendrait illusoire et
compromettrait le salut de la patrie. La garantie du patriotisme n’est donc pas
dans la lenteur ni dans la faiblesse de la justice nationale, mais dans les
principes et dans l’intégrité de ceux à qui elle est confiée, dans la bonne foi
du gouvernement, dans la protection franche qu’il accorde aux patriotes, et dans
l’énergie avec laquelle il comprime l’aristocratie; dans l’esprit public, dans
certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la marche de la
justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et compriment par leur
influence sur l’opinion publique et sur la direction de la marche
révolutionnaire et qui vous seront proposées quand les conspirations les
plus voisines permettront aux amis de la liberté de respirer.

Guidons l’action révolutionnaire par des maximes sages et constamment
maintenues; punissons sévèrement ceux qui abusent des principes révolutionnaires
pour vexer les citoyens; qu’on soit bien convaincu que tous ceux qui sont
chargés de la surveillance nationale, dégagés de tout esprit de parti, veulent
fortement le triomphe du patriotisme, et la punition des coupables. Tout rentre
dans l’ordre ; mais si l’on devine que des hommes trop influents désirent en
secret la destruction du gouvernement révolutionnaire, qu’ils inclinent à
l’indulgence plutôt qu’à la justice; s’ils emploient des agents corrompus, s’ils
calomnient aujourd’hui la seule autorité qui en impose aux ennemis de la
liberté, et se rétractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de
rendre la liberté aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux
cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les patriotes,
et les oppriment. C’est à toutes ces causes qu’il faut imputer les abus, et
non au gouvernement révolutionnaire; car il n’y en a pas un qui ne fût
insupportable aux mêmes conditions.

Le gouvernement révolutionnaire a sauvé la patrie; il faut le sauver lui-même de
tous les écueils: ce serait mal conclure de croire qu’il faut le détruire, par
cela seul que les ennemis du bien public l’ont d’abord paralysé, et s’efforcent
maintenant de le corrompre. C’est une étrange manière de protéger les patriotes,
de mettre en liberté les contre-révolutionnaires et de faire triompher les
fripons! c’est la terreur du crime qui fait la sécurité de l’innocence.

Au reste, je suis loin d’imputer les abus à la majorité de ceux à qui vous avez
donné votre confiance; la majorité est elle-même paralysée et trahie; l’intrigue
et l’étranger triomphent. On se cache, on dissimule, on trompe: donc on
conspire. On était audacieux; on méditait un grand acte d’oppression; on
s’entourait de la force pour comprimer l’opinion publique après l’avoir irritée
; on cherche à séduire des fonctionnaires publics dont on redoute la
fidélité; on persécute les amis de la liberté: on conspire donc. On devient tout
à coup souple et même flatteur; on sème sourdement des insinuations dangereuses
contre Paris; on cherche à endormir l’opinion publique; on calomnie le peuple;
on érige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les déserteurs,
les prisonniers ennemis, les contre-révolutionnaires de toute espèce qui se
rassemblent à Paris, et on éloigne les canonniers; on désarme les citoyens; on
intrigue dans l’armée; on cherche à s’emparer de tout: donc on conspire. Ces
jours derniers, on chercha à vous donner le change sur la conspiration;
aujourd’hui on la nie: c’est même un crime d’y croire; on vous effraie, on vous
rassure tour à tour: la véritable conspiration, la voilà.

La contre-révolution est dans l’administration des finances.

Elle porte toute sur un système d’innovation contre-révolutionnaire, déguisée
sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter l’agiotage,
d’ébranler le crédit public en déshonorant la loyauté française, de favoriser
les riches créanciers, de ruiner et de désespérer les pauvres, de multiplier les
mécontents, de dépouiller le peuple des biens nationaux, et d’amener
insensiblement la ruine de la fortune publique.

Quels sont les administrateurs suprêmes de nos finances? Des Brissotins, des
Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce sont les Cambon, les
Mallarmé, les Ramel; ce sont les compagnons et les successeurs de Chabot, de
Fabre, et de Julien (de Toulouse).

Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont avisés, dans les derniers
temps, de prendre l’attache du comité de salut public, parce qu’on ne doutait
pas que ce comité, distrait par tant et de si grands travaux, adopterait de
confiance, comme il est arrivé quelquefois, tous les projets de Cambon. C’est un
nouveau stratagème imaginé pour multiplier les ennemis du comité, dont la perte
est le principal but de toutes les conspirations.

La trésorerie nationale, dirigée par un contre-révolutionnaire hypocrite, nommé
L’Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan qu’elle a adopté, de
mettre des entraves à toutes les dépenses urgentes, sous le prétexte d’un
attachement scrupuleux aux formes, de ne payer personne, excepté les
aristocrates, et de vexer les citoyens malaisés par des refus, par des retards,
et souvent par des provocations odieuses.

La contre-révolution est dans toutes les parties de l’économie politique. Les
conspirateurs nous ont précipités, malgré nous, dans des mesures violentes, que
leurs crimes seuls ont rendues nécessaires, et réduit la République à la plus
affreuse disette, et qui l’aurait affamée, sans le concours des événements les
plus inattendus. Ce système était l’ouvrage de l’étranger, qui l’a proposé par
l’organe vénal des Chabot, des l’Huilier, des Hébert et tant d’autres scélérats:
il faut tous les efforts du génie pour ramener la République à un régime naturel
et doux qui seul peut entretenir l’abondance; et cet ouvrage n’est pas encore
commencé.

On se rappelle tous les crimes prodigués pour réaliser le pacte de famine
enfanté par le génie infernal de l’Angleterre. Pour nous arracher à ce fléau, il
a fallu deux miracles également inespérés: le premier est la rentrée de notre
convoi vendu à l’Angleterre avant son départ de l’Amérique, et sur lequel le
cabinet de Londres comptait, et la récolte abondante et prématurée que la nature
nous a présentée; l’autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la
faim même, pour conserver sa liberté. Il nous reste encore à surmonter le défaut
de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle à la moisson et à la
culture des terres, et toutes les manoeuvres tramées, l’année dernière, par nos
ennemis, et qu’ils ne manqueront pas de renouveler.

Les contre-révolutionnaires sont accourus ici pour se joindre à leurs complices
et défendre leurs patrons, à force d’intrigues et de crimes. Ils comptent sur
les contre-révolutionnaires détenus, sur les gens de la Vendée et sur les
déserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous les avis, s’échappent depuis
quelque temps en foule pour se rendre à Paris, comme je l’ai déjà dénoncé
inutilement plusieurs fois au comité de salut public; enfin sur l’aristocratie,
qui conspire en secret autour de nous. On excitera dans la Convention nationale
de violentes discussions; les traîtres, cachés jusqu’ici sous des dehors
hypocrites, jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs,
et prodigueront tous les stratagèmes jadis mis en usage par Brissot, pour
étouffer la voix de la vérité. S’ils ne peuvent maîtriser la Convention par ce
moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est ouvert à la
calomnie et à l’intrigue. S’ils la maîtrisent un moment, ils accuseront de
despotisme et de résistance à l’autorité nationale ceux qui combattront avec
énergie leur ligue criminelle; les cris de l’innocence opprimée, les accents
mâles de la liberté outragée seront dénoncés comme les indices d’une influence
dangereuse ou d’une ambition personnelle. Vous croirez être retournés sous le
couteau des anciens conspirateurs; le Peuple s’indignera; on l’appellera une
faction; la faction criminelle continuera de l’exaspérer; elle cherchera à
diviser la Convention nationale du Peuple; enfin, à force d’attentats, on espère
parvenir à des troubles dans lesquels les conjurés feront intervenir
l’aristocratie et tous leurs complices, pour égorger les patriotes et rétablir
la tyrannie. Voilà une partie du plan de la conspiration. Et à qui faut-il
imputer ces maux? A nous-mêmes, à notre lâche faiblesse pour le crime, et à
notre coupable abandon des principes proclamés par nous-mêmes. Ne nous y
trompons pas: fonder une immense république sur les bases de la raison et de
l’égalité; resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire
immense, n’est pas une entreprise que la légèreté puisse consommer; c’est le
chef-d’oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les factions naissent
en foule du sein d’une grande révolution. Comment les réprimer, si vous ne
soumettez sans cesse toutes les passions à la justice? Vous n’avez pas d’autre
garant de la liberté, que l’observation rigoureuse des principes et de la morale
universelle, que vous avez proclamés. Si la raison ne règne pas, il faut que le
crime et l’ambition règnent; sans elle, la victoire n’est qu’un moyen d’ambition
et un danger pour la liberté même; un prétexte fatal dont l’intrigue abuse pour
endormir le patriotisme sur les bords du précipice; sans elle, qu’importe la
victoire même? La victoire ne fait qu’armer l’ambition, endormir le patriotisme,
éveiller l’orgueil et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la
République. Qu’importe que nos armées chassent devant elles les satellites armés
des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique?
Que nous importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui
amènent la tyrannie? Or, qu’avons-nous fait depuis quelque temps contre eux?
Nous avons proclamé de grands prix.

Que n’a-t-on pas fait pour les protéger parmi nous? Qu’avons-nous fait depuis
quelque temps pour les détruire? Rien, car ils lèvent une tête insolente, et
menacent impunément la vertu; rien, car le gouvernement a reculé devant les
factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les dépositaires de l’autorité
publique: attendons-nous donc à tous les maux, puisque nous leur abandonnons
l’empire. Dans la carrière où nous sommes, s’arrêter avant le terme, c’est
périr; et nous avons honteusement rétrogradé. Vous avez ordonné la punition de
quelques scélérats, auteurs de tous nos maux; ils osent résister à la justice
nationale, et on leur sacrifie les destinées de la patrie et de l’humanité.
Attendons-nous donc à tous les fléaux que peuvent entraîner les factions qui
s’agitent impunément. Au milieu de tant de passions ardentes, et dans un si
vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non
enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos
dissensions intestines qu’ils allument eux-mêmes, et à une armée d’agents
criminels que vous ne savez pas même apercevoir. Laissez flotter un moment les
rênes de la révolution, vous verrez le despotisme militaire s’en emparer, et le
chef des factions renverser la représentation nationale avilie. Un siècle de
guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour
n’avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l’histoire des hommes pour fonder
la liberté; nous livrons notre patrie à un siècle de calamités, et les
malédictions du peuple s’attacheront à notre mémoire qui devait être chère au
genre humain. Nous n’aurons pas même le mérite d’avoir entrepris de grandes
choses par des motifs vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires
du peuple qui ont déshonoré la représentation nationale, et nous partagerons
leurs forfaits en les laissant impunis. L’immortalité s’ouvrait devant nous:
nous périrons avec ignominie. Les bons citoyens périront; les méchants périront
aussi. Le peuple outragé et victorieux les laisserait-il jouir en paix du fruit
de leurs crimes? Les tyrans eux-mêmes ne briseraient-ils pas ces vils
instruments? Quelle justice avons-nous faite envers les oppresseurs du peuple?
quels sont les patriotes opprimés par les plus odieux abus de l’autorité
nationale qui ont été vengés? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire
entendre impunément la voix de l’innocence opprimée? Les coupables n’ont-ils pas
établi cet affreux principe, que dénoncer un représentant infidèle, c’est
conspirer contre la représentation nationale? L’oppresseur répond aux opprimés
par l’incarcération et de nouveaux outrages. Cependant les départements où ces
crimes ont été commis, les ignorent-ils parce que nous les oublions? et les
plaintes que nous repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans
les coeurs comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d’être
juste! pourquoi nous dévouer à l’opprobre des coupables en les tolérant? Mais
quoi! les abus tolérés n’iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne
voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant d’infamie et
nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple? Quels titres ont-ils pour
en opposer même aux plus vils tyrans? Une faction pardonnerait à une autre
faction. Bientôt les scélérats vengeraient le monde en s’entr’égorgeant
eux-mêmes; et s’ils échappaient à la justice des hommes, ou à leur propre
fureur, échapperaient-ils à la justice éternelle qu’ils ont outragée par le plus
horrible de tous les forfaits?