Dernier discours de Robespierre à la Convention le 08 Thermidor an II (26 juillet 1794)

Ce jour avait laissé sur la France une impression profonde de calme, de bonheur, de sagesse et de bonté. A la vue de celte réunion sublime du premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore sur la terre ? Mais quand le Peuple, en présence duquel tous les vices privés disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques; les intrigants reparaissent, et le rôle des charlatans recommence. C’est depuis cette époque qu’on les a vus s’agiter avec une nouvelle audace, et chercher à punir tous ceux qui avaient déconcerté le plus dangereux de tous les complots. Croirait-on qu’au sein de l’allégresse publique, des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes acclamations du Peuple? Croira-t-on que le président de la Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces hommes étaient des représentants du Peuple? Ce seul trait explique tout ce qui s’est passé depuis.

La première tentative que firent les malveillants fut de chercher à avilir les grands principes que vous aviez proclamés, et à effacer le souvenir touchant de la fête nationale. Tel fut le but du caractère et de la solennité qu’on donna à ce qu’on appelait l’affaire de Catherine Théot. La malveillance a bien su tirer parti de la conspiration politique cachée sous le nom de quelques dévotes imbéciles, et on ne présenta à l’attention publique qu’une farce mystique et un sujet inépuisable de sarcasmes indécents ou puérils. Les véritables conjurés les échappèrent, et on faisait retentir Paris et toute la France du nom de la mère de Dieu. Au même instant, on vit éclore une multitude de pamphlets dégoûtants, dignes du père Duchesne, dont le but était d’avilir la Convention nationale, le tribunal révolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses, d’ouvrir une persécution aussi atroce qu’impolitique contre les esprits faibles ou crédules imbus de quelque ressouvenir superstitieux. En effet, une multitude de citoyens paisibles et même de patriotes ont été arrêtés à l’occasion de cette affaire; et les coupables conspirent encore en liberté; car le plan est de les sauver, de tourmenter le peuple et de multiplier les mécontents. Que n’a-t-on pas fait pour parvenir à ce but? Prédication ouverte de l’athéisme, violences inopinées contre le culte, exactions commises sous les formes les plus indécentes, persécutions dirigées contre le peuple, sous prétexte de superstition; système de famine; d’abord par les accaparements, ensuite par la guerre suscitée à tout commerce licite, sous prétexte d’accaparement; incarcérations des patriotes: tout tendait à ce but. Dans le même temps la trésorerie nationale suspendait les paiements; on réduisait au désespoir, par des projets machiavéliques, les petits créanciers de l’Etat; on employait la violence et la ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes à leurs intérêts, au nom de la loi même qui désavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un citoyen était saisie avec avidité, et toutes vexations étaient déguisées, selon l’usage, sous des prétextes de bien public. On servait l’aristocratie, mais on l’inquiétait; on l’épouvantait à dessein pour grossir le nombre des mécontents et la pousser à quelque acte de désespoir contre le gouvernement révolutionnaire. On publiait qu’Hérault, Danton, Hébert étaient des victimes du comité de salut public, et qu’il fallait les venger par la perte de ce Comité. On voulait ménager les chefs de la force armée; on persécutait les magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions de maire. Tandis que des représentants du peuple tenaient hautement ce langage, tandis qu’ils s’efforçaient de persuader à leurs collègues qu’ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du Comité; tandis que des jurés du tribunal révolutionnaire, qui avaient cabale scandaleusement en faveur des conjurés accusés par la Convention, disaient partout qu’il fallait résister à l’oppression, et qu’il y avait vingt-neuf mille patriotes déterminés à renverser le gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux étrangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annoncé fidèlement les complots prêts de s’exécuter au milieu de nous, et dont les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurés. Il faut une émeute aux criminels. En conséquence, ils ont rassemblé à Paris en ce moment, de toutes les parties de la République, les scélérats qui la désolaient au temps de Chaumette et d’Hébert, ceux que vous avez ordonné par votre décret de faire traduire au tribunal révolutionnaire.

On rendait odieux le gouvernement révolutionnaire pour préparer sa destruction. Après en avoir accumulé tous les ordres et en avoir dirigé tout le blâme sur ceux qu’on voulait perdre par un système sourd et universel de calomnie, on devait détruire le tribunal révolutionnaire ou le composer de conjurés, appeler à soi l’aristocratie, présenter à tous les ennemis de la patrie l’impunité, et montrer au peuple ses plus zélés défenseurs comme les auteurs de tous les maux passés. Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une extrême indulgence avec l’état présent des choses. Ce mot renferme toute la conspiration. Quels étaient les crimes reprochés à Danton, à Fabre, à Desmoulins? de prêcher la clémence pour les ennemis de la patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale à la liberté. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de parler étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et Desmoulins à l’échafaud? Que faisaient les premiers conjurés? Hébert, Chaumette et Ronsin, s’appliquaient à rendre le gouvernement révolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille Desmoulins l’attaquait dans des écrits satiriques, et que Fabre et Danton intriguaient pour le défendre. Les uns calomniaient, les autres préparaient les prétextes de la calomnie. Le même système est aujourd’hui continué ouvertement. Par quelle fatalité ceux qui déclamaient jadis contre Hébert, défendent-ils ses complices? Comment ceux qui se déclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains membres de la Convention, se trouvent-ils ligués avec eux contre les patriotes qu’on veut perdre? Les lâches! ils voulaient donc me faire descendre au tombeau avec ignominie! Et je n’aurais laissé sur la terre que la mémoire d’un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante! Tout à coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie féroce brillait dans leurs yeux; c’était le moment où ils croyaient toutes leurs mesures bien prises pour m’accabler. Aujourd’hui ils me caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina; aujourd’hui ils me prêtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par un seul trait. J’ai été chargé momentanément, en l’absence d’un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité de salut public. Ma courte gestion s’est bornée à provoquer une trentaine d’arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s’assurer de quelques ennemis de la révolution. Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n’y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé à qui l’on n’ait dit de moi: « Voilà l’auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s’il n’existait plus ». Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d’impostures qui ont été clandestinement insinuées, soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable? Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, l’impuissance de faire le bien et d’arrêter le mal, m’a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité de salut public, et je jure qu’en cela même, je n’ai consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du comité du salut public, et je mets ma qualité d’homme et de citoyen français avant tout.

Quoi qu’il en soit, voilà au moins six semaines que ma dictature est expirée, et que je n’ai aucune espèce d’influence sur le gouvernement; le patriotisme a-t-il été plus protégé? les factions plus timides? la patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s’est bornée dans tous les temps à plaider la cause de la patrie devant la représentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m’a été permis de combattre les factions qui vous menaçaient: j’ai voulu déraciner le système de corruption et de désordre qu’elles avaient établi, et que je regarde comme le seul obstacle à l’affermissement de la République. J’ai pensé qu’elle ne pouvait s’asseoir que sur les bases éternelles de la morale. Tout s’est ligué contre moi et contre ceux qui avaient les mêmes principes. Après avoir vaincu les dédains et les contradictions de plusieurs, je vous ai proposé les grands principes gravés dans vos coeurs, et qui ont foudroyé les complots des athées contre-révolutionnaires. Vous les avez consacrés; mais c’est le sort des principes d’être proclamés par les gens de bien, et appliqués, ou contrariés par les méchants. La veille même de la fête de l’Etre suprême, on voulait la faire reculer, sous un prétexte frivole. Depuis on n’a cessé de jeter du ridicule surtout ce qui tient à ces idées; depuis on n’a cessé de favoriser tout ce qui pouvait réveiller la doctrine des conjurés que vous avez punis. Tout récemment, on vient de faire disparaître les traces de tous les monuments qui ont consacré de grandes époques de la Révolution. Ceux qui rappelaient la révolution morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la République, sont les seuls qui aient été détruits. Je n’ai vu chez plusieurs aucun penchant à suivre des principes fixes, à tenir la route de la justice tracée entre les deux écueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont placés sur notre carrière. S’il faut que je dissimule ces vérités, qu’on m’apporte la ciguë. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de douter de cette République vertueuse dont je m’étais tracé le plan. J’ai cru deviner le véritable but de cette bizarre imputation de la dictature; je me suis rappelé que Brissot et Roland en avaient déjà rempli l’Europe dans le temps où ils exerçaient une puissance presque sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd’hui les armées, les finances et l’administration intérieure de la République? Dans celles de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans influence ; mais ce n’est pas assez pour eux d’avoir éloigné par le désespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est pour eux un objet d’épouvante, et ils avaient médité dans les ténèbres, à l’insu de leurs collègues, le projet de lui arracher le droit de défendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans regret: j’ai l’expérience du passé, et je vois l’avenir. Quel ami de la patrie peut vouloir survivre au moment où il n’est plus permis de la servir et de défendre l’innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l’intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intérêts sacrés de l’humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous le voile de la vertu, et même de l’amitié, mais qui tous laisseront à la postérité l’embarras de décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des vices que le torrent de la révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai craint quelquefois, je l’avoue, d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s’introduisaient parmi les sincères amis de l’humanité, et je m’applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilina de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de bien. J’ai vu dans l’histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leur désolante doctrine; Non, Chaumette, non, la mort n’est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l’innocence opprimée, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci: La mort est le commencement de l’immortalité.

J’ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier dès ce moment avec l’indépendance qui convient à la situation où je me suis placé: je leur lègue la vérité terrible et la mort.

Représentants du Peuple français, il est temps de reprendre la fierté et la hauteur du caractère qui vous conviennent. Vous n’êtes point faits pour être régis, mais pour régir les dépositaires de votre confiance. Les hommages qu’ils vous doivent ne consistent pas dans ces vaines flagorneries, dans ces récits flatteurs, prodigués aux rois par des ministres ambitieux, mais dans la vérité, et surtout dans le respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien dans la République: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous prédisaient tant d’affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des nuages légers? Pourquoi ceux qui vous disaient naguère, je vous déclare que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd’hui que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je déclare que j’y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutôt ils ne peuvent tromper personne. Où sont les institutions sages, où est le plan de régénération qui justifient cet ambitieux langage? S’est-on seulement occupé de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas proscrire ceux qui les avaient préparées? On les loue aujourd’hui, parce qu’on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices seront réparées: pourquoi ont-elles été commises impunément depuis quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos victoires avec une légèreté académique, qui ferait croire qu’elles n’ont coûté à nos héros ni sang, ni travaux: racontées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n’est ni par des phrases de rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l’Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations, et par la grandeur de nos caractères. Qu’a-t-on fait pour tourner nos succès militaires au profit de nos principes, pour prévenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis que votre décret contre les Anglais a été éternellement violé; que l’Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos armes. Je vous avertis que les comédies philanthropiques, jouées par Dumouriez dans la Belgique, sont répétées aujourd’hui; que l’on s’amuse à planter des arbres stériles de la liberté dans un sol ennemi, au lieu de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont favorisés aux dépens de la République victorieuse. Nos ennemis se retirent, et nous laissent à nos divisions intestines. Songez à la fin de la campagne; craignez les factions intérieures; craignez les intrigues favorisées par l’éloignement dans une terre étrangère. On a semé la division parmi les généraux; l’aristocratie militaire est protégée; les généraux fidèles sont persécutés; l’administration militaire s’enveloppe d’une autorité suspecte; on a violé vos décrets pour secouer le joug d’une surveillance nécessaire. Ces vérités valent bien des épigrammes.

Notre situation intérieure est beaucoup plus critique. Un système raisonnable de finances est à créer; celui qui règne aujourd’hui est mesquin, prodigue, tracassier, dévorant, et, dans le fait, absolument indépendant de votre surveillance suprême. Les relations extérieures sont absolument négligées. Presque tous les agents employés chez les puissances étrangères, décriés par leur incivisme, ont trahi ouvertement la République, avec une audace impunie jusqu’à ce jour.