Dernier discours de Robespierre à la Convention le 08 Thermidor an II (26 juillet 1794)

Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d’attentats contre la
représentation nationale imputés d’abord au comité de salut public en général.
Par quelle fatalité cette grande accusation a-t-elle été transportée tout à coup
sur la tête d’un seul de ses membres? Etrange projet d’un homme, d’engager la
Convention nationale à s’égorger elle-même en détail de ses propres mains, pour
lui frayer le chemin du pouvoir absolu! Que d’autres aperçoivent le côté
ridicule de ces inculpations; c’est à moi de n’en voir que l’atrocité. Vous
rendrez au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte] à l’opinion publique,
de votre affreuse persévérance à poursuivre le projet d’égorger tous les amis de
la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l’estime de la Convention nationale,
le prix le plus glorieux des travaux d’un mortel, que je n’ai ni usurpé et
surpris, mais que j’ai été forcé de conquérir. Paraître un objet de terreur aux
yeux de ce qu’on révère et de ce qu’on aime, c’est pour un homme sensible et
probe le plus affreux des supplices; le lui faire subir, c’est le plus grand des
forfaits. Mais j’appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces
employées pour étayer ces extravagantes calomnies.

Partout, les actes d’oppression avaient été multipliés pour étendre le système
de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les arrestations
injustes: des projets de finances destructeurs menaçaient toutes les fortunes
modiques, et portaient le désespoir dans une multitude innombrable de familles
attachées à la révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des
motions concertées; les paiements des créanciers de l’Etat et des fonctionnaires
publics étaient suspendus; on surprenait au comité de salut public un arrêté qui
renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10 août, sous le
prétexte d’une reddition des comptes. Au sein de la Convention, on prétendait
que la Montagne était menacée, parce que quelques membres siégeant en cette
partie de la salle se croyaient en danger; et pour intéresser à la même cause la
Convention nationale tout entière, on réveillait subitement l’affaire de cent
soixante-treize députés détenus, et on m’imputait tous ces événements qui
m’étaient absolument étrangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on
disait que je voulais perdre l’autre portion de la Convention nationale; on me
peignait ici comme le persécuteur des soixante-deux députés détenus. Là, on
m’accusait de les défendre; on disait que je soutenais le Marais (c’était
l’expression de mes calomniateurs). Il est à remarquer que le plus puissant
argument qu’ait employé la faction hébertiste pour prouver que j’étais modéré,
était l’opposition que j’avais apportée à la proscription d’une grande partie de
la Convention nationale, et particulièrement mon opinion sur la proposition de
décréter d’accusation les soixante-deux détenus, sans un rapport préalable.

Ah! certes, lorsqu’au risque de blesser l’opinion publique, ne consultant que
les intérêts sacrés de la patrie, j’arrachais seul à une décision précipitée
ceux dont les opinions m’auraient conduit à l’échafaud, si elles avaient
triomphé; quand, dans d’autres occasions, je m’exposais à toutes les fureurs
d’une faction hypocrite, pour réclamer les principes de la stricte équité envers
ceux qui m’avaient jugé avec plus de précipitation, j’étais loin, sans doute, de
penser que l’on dût me tenir compte d’une pareille conduite; j’aurais trop mal
présumé d’un pays où elle aurait été remarquée, et où l’on aurait donné des noms
pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probité; mais j’étais encore
plus loin de penser qu’un jour on m’accuserait d’être le bourreau de ceux envers
qui je les ai remplis, et l’ennemi de la représentation nationale que j’avais
servie avec dévouement; je m’attendais bien moins encore qu’on m’accuserait à la
fois de vouloir la défendre et de vouloir l’égorger. Quoi qu’il en soit, rien ne
pourra jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l’égard des députés
détenus, je déclare que, loin d’avoir eu aucune part au dernier décret qui les
concerne, je l’ai trouvé au moins très extraordinaire dans les circonstances;
que je ne me suis occupé d’eux en aucune manière depuis le moment où j’ai fait
envers eux tout ce que ma conscience m’a dicté. A l’égard des autres, je me suis
expliqué sur quelques-uns avec franchise; j’ai cru remplir mon devoir. Le reste
est un tissu d’impostures atroces. Quant à la Convention nationale, mon premier
devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes pour elle. Sans
vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en elles-mêmes les erreurs
funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la gloire des défenseurs énergiques
de la liberté, ni affaiblir l’illusion d’un nom sacré dans les annales de la
révolution, je dis que tous les représentants du peuple, dont le coeur est pur,
doivent reprendre la confiance et la dignité qui leur convient. Je ne connais
que deux partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme
n’est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu’il ne consiste
ni dans l’insolence, ni dans une fougue passagère qui ne respecte ni les
principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins dans le dévouement aux
intérêts d’une faction. Le coeur flétri par l’expérience de tant de trahisons,
je crois à la nécessité d’appeler surtout la probité et tous les sentiments
généreux au secours de la République. Je sens que partout où on rencontre un
homme de bien, en quelque lieu qu’il soit assis, il faut lui tendre la main, et
le serrer contre son coeur. Je crois à des circonstances fatales dans la
révolution, qui n’ont rien de commun avec les desseins criminels; je crois à la
détestable influence de l’intrigue, et surtout à la puissance sinistre de la
calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des
fripons est le plus petit: ce sont eux qu’il faut punir des crimes et des
malheurs du monde. Je n’imputerai donc point les forfaits de Brissot et de la
Gironde aux hommes de bonne foi qu’ils ont trompés quelquefois; je n’imputerai
point à tous ceux qui crurent à Danton les crimes de ce conspirateur; je
n’imputerai point ceux d’Hébert aux citoyens dont le patriotisme sincère fut
entraîné quelquefois au-delà des exactes limites de la raison. Les conspirateurs
ne seraient point des conspirateurs, s’ils n’avaient l’art de dissimuler assez
habilement pour usurper pendant quelque temps la confiance des gens de bien:
mais il est des signes certains auxquels on peut discerner les dupes des
complices, et l’erreur du crime. Qui fera donc cette distinction? Le bon sens et
la justice. Ah! combien le bon sens et la justice sont nécessaires dans les
affaires humaines! Les hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce
que nous avons fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc
humains, si nous étions réunis à leur ligue sacrilège pour égorger le peuple et
pour perdre la patrie.

Au reste, s’il est des conspirateurs privilégiés, s’il est des ennemis
inviolables de la République, je consens à m’imposer sur leur compte un éternel
silence. J’ai rempli ma tâche; (je ne me charge point de remplir les devoirs
d’autrui; un soin plus pressant m’agite en ce moment); il s’agit de sauver la
morale publique et les principes conservateurs de la liberté; il s’agit
d’arracher à l’oppression tous les amis généreux de la patrie.

Ce sont eux qu’on accuse d’attenter à la représentation nationale! Et où donc
chercheraient-ils un autre appui? Après avoir combattu tous vos ennemis, après
s’être dévoués à la fureur de toutes les factions pour défendre et votre
existence et votre dignité, où chercheraient-ils un asile s’ils ne le trouvaient
pas dans votre sein?

Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprême; ils l’exercent déjà. La Convention
nationale n’existe donc pas! Le peuple français est donc anéanti! Stupides
calomniateurs! vous êtes-vous aperçus que vos ridicules déclamations ne sont pas
une injure faite à un individu, mais à une nation invincible, qui dompte et qui
punit les rois? Pour moi, j’aurais une répugnance extrême à me défendre
personnellement devant vous contre la plus lâche des tyrannies, si vous
n’étiez pas convaincus que vous êtes les véritables objets des attaques de tous
les ennemis de la République. Eh! que suis-je pour mériter leurs persécutions,
si elles n’entraient dans le système général de conspiration contre la
Convention nationale? N’avez-vous pas remarqué que, pour vous isoler de la
nation, ils ont publié à la face de l’univers que vous étiez des dictateurs
régnant par la terreur, et désavoués par le voeu tacite des Français? N’ont-ils
pas appelé nos armées les hordes conventionnelles; la révolution française, le
jacobinisme? Et lorsqu’ils affectent de donner à un faible individu en butte aux
outrages de toutes les factions, une importance gigantesque et ridicule, quel
peut être leur but, si ce n’est de vous diviser, de vous avilir, en niant votre
existence même, semblables à l’impie qui nie l’existence de la divinité qu’il
redoute?

Cependant ce mot de dictature a des effets magiques; il flétrit la liberté; il
avilit le gouvernement; il détruit la République; il dégrade toutes les
institutions révolutionnaires, qu’on présente comme l’ouvrage d’un seul homme;
il rend odieuse la justice nationale, qu’il présente comme instituée pour
l’ambition d’un seul homme; il dirige sur un point toutes les haines et tous les
poignards du fanatisme et de l’aristocratie.

Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom d’une
magistrature romaine? Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de
leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point de leurs armées: mais
qu’il me soit permis de renvoyer au duc d’York, et à tous les écrivains royaux,
les patentes de cette dignité ridicule qu’ils m’ont expédiées les premiers. Il y
a trop d’insolence à des rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leur couronne,
de s’arroger le droit d’en distribuer à d’autres. Je conçois qu’un prince
ridicule, que celte espèce d’animaux immondes et sacrés qu’on appelle encore
rois, puissent se complaire dans leur bassesse et s’honorer de leur ignominie;
je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir regret à ce sceptre
français qu’on le soupçonne violemment d’avoir convoité, et je plains
sincèrement ce moderne Tantale. J’avouerai même, à la honte, non de ma patrie,
mais des traîtres qu’elle a punis, que j’ai vu d’indignes mandataires du peuple
qui auraient échangé ce titre glorieux pour celui de valet de chambre de Georges
ou de d’Orléans. Mais qu’un représentant du peuple qui sent la dignité de ce
caractère sacré; qu’un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses
voeux jusqu’aux grandeurs coupables et ridicules qu’il a contribué à foudroyer;
qu’il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l’infamie du trône,
c’est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu’à ces êtres pervers qui n’ont pas même
le droit de croire à la vertu. Que dis-je, vertu? c’est une passion naturelle,
sans doute: mais comment la connaîtraient-ils, ces âmes vénales, qui ne
s’ouvrirent jamais qu’à des passions lâches et féroces; ces misérables
intrigants, qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale, qui
marchèrent dans la révolution à la suite de quelque personnage important et
ambitieux, de je ne sais quel prince méprisé, comme jadis nos laquais sur les
pas de leurs maîtres? Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et
pures; elle existe, cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment et
délices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle
compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus
sublime et plus saint de l’humanité, sans lequel une grande révolution n’est
qu’un crime éclatant qui détruit un autre crime: elle existe, cette ambition
généreuse de fonder sur la terre la première République du monde; cet égoïsme
des hommes non dégradés, qui trouve une volupté céleste dans le calme d’une
conscience pure et dans le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le
sentez, en ce moment, qui brûle dans vos âmes; je le sens dans la mienne. Mais
comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l’aveugle-né
aurait-il l’idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme; ils ont quelque
droit de douter, non seulement de l’immortalité de l’âme, mais de son existence.