Dernier discours de Robespierre à la Convention le 08 Thermidor an II (26 juillet 1794)

Citoyens,

Que d’autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire des vérités
utiles. Je ne viens point réaliser des terreurs ridicules répandues par la
perfidie; mais je veux étouffer, s’il est possible, les flambeaux de la discorde
par la seule force de la vérité. Je vais dévoiler des abus qui tendent à la
ruine de la patrie et que votre probité seule peut réprimer). Je vais défendre
devant vous votre autorité outragée et la liberté violée. Si je vous dis aussi
quelque chose des persécutions dont je suis l’objet, vous ne m’en ferez point un
crime; vous n’avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez. Les cris
de l’innocence outragée n’importunent point votre oreille, et vous n’ignorez pas
que cette cause ne vous est point étrangère.

Les révolutions qui, jusqu’à nous, ont changé la face des empires, n’ont eu pour
objet qu’un changement de dynastie, ou le passage du pouvoir d’un seul à celui
de plusieurs. La révolution française est la première qui ait été fondée sur la
théorie des droits de l’humanité, et sur les principes de la justice. Les autres
révolutions n’exigeaient que de l’ambition: la nôtre impose des vertus.
L’ignorance et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau: la nôtre,
émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La République,
amenée insensiblement par la force des choses et par la lutte des amis de la
liberté contre les conspirations toujours renaissantes, s’est glissée, pour
ainsi dire, à travers toutes les factions; mais elle a trouvé leur puissance
organisée autour d’elle, et tous les moyens d’influence dans leurs mains; aussi
n’a-t-elle cessé d’être persécutée dès sa naissance, dans la personne de tous
les hommes de bonne foi qui combattaient pour elle; c’est que, pour conserver
l’avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont été
forcés de se cacher sous la forme de la République. Précy à Lyon, et Brissot à
Paris, criaient Vive la République! Tous les conjurés ont même adopté, arec plus
d’empressement qu’aucun autre, toutes les formules, tous les mots de ralliement
du patriotisme. L’Autrichien, dont le métier était de combattre la révolution;
l’Orléanais, dont le rôle était de jouer le patriotisme, se trouvèrent sur la
même ligne; et l’un et l’autre ne pouvaient plus être distingués du républicain.
Ils ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne
blasphémèrent point contre la révolution, ils tâchèrent de la déshonorer, sous
le prétexte de la servir; ils déclamèrent contre les tyrans, et conspirèrent
pour la tyrannie; ils louèrent la République, et calomnièrent les républicains.
Les amis de la liberté cherchent à renverser la puissance des tyrans par la
force de la vérité: les tyrans cherchent à détruire les défenseurs de la liberté
par la calomnie; ils donnent le nom de tyrannie à l’ascendant même des principes
de la vérité. Quand ce système a pu prévaloir, la liberté est perdue; il n’y a
de légitime que la perfidie, et de criminel que la vertu; car il est dans la
nature même des choses qu’il existe une influence partout où il y a des hommes
rassemblés, celle de la tyrannie ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est
proscrite comme un crime, la tyrannie règne; quand les bons citoyens sont
condamnés au silence, il faut bien que les scélérats dominent.

Ici j’ai besoin d’épancher mon coeur; vous avez besoin aussi d’entendre la
vérité. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation; un soin plus
pressant m’occupe, et je ne me charge pas des devoirs d’autrui: il est tant de
dangers imminents, que cet objet n’a plus qu’une importance secondaire. Je
viens, s’il est possible, dissiper de cruelles erreurs; je viens étouffer les
horribles ferments de discorde dont on veut embraser ce temple de la liberté et
la République entière; je viens dévoiler des abus qui tendent à la ruine de la
patrie, et que votre probité seule peut réprimer. Si je vous dis aussi quelque
chose des persécutions dont je suis l’objet, vous ne m’en ferez point un crime;
vous n’avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent; les cris de
l’innocence opprimée ne sont point étrangers à vos coeurs; vous ne méprisez
point la justice et l’humanité, et vous n’ignorez pas que ces trames ne sont
point étrangères à votre cause et à celle de la patrie.

Eh! quel est donc le fondement de cet odieux système de terreur et de calomnies?
A qui devons-nous être redoutables, ou des ennemis ou des amis de la République?
Est-ce aux tyrans et aux fripons qu’il appartient de nous craindre, ou bien aux
gens de bien et aux patriotes? Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les
avons arrachés des mains de toutes les factions conjurées contre eux! nous qui
tous les jours les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui
osent les opprimer encore! nous qui poursuivons les scélérats qui cherchent à
prolonger leurs malheurs en nous trompant par d’inextricables impostures! Nous,
redoutables à la Convention nationale! Et que sommes-nous sans elle? et qui a
défendu la Convention nationale au péril de sa vie? qui s’est dévoué pour sa
conservation, quand des factions exécrables conspiraient sa ruine à la face de
la France? qui s’est dévoué pour sa gloire, quand les vils suppôts de la
tyrannie prêchaient en son nom l’athéisme et l’immoralité; quand tant d’autres
gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et semblaient
attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang des représentants du
peuple; quand la vertu même se taisait, épouvantée de l’horrible ascendant
qu’avait pris le crime audacieux? Et à qui étaient destinés les premiers coups
des conjurés? contre qui Simon conspirait-il au Luxembourg? Quelles étaient les
victimes désignées par Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des
assassins devait-elle marcher d’abord en ouvrant les prisons? Quels sont les
objets des calomnies et des attentais des tyrans armés contre la République? N’y
a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que l’Angleterre envoie à
ses complices en France et à Paris? C’est nous qu’on assassine, et c’est nous
que l’on peint redoutables! Et quels sont donc ces grands actes de sévérité que
l’on nous reproche? quelles ont été les victimes? Hébert, Ronsin, Chabot,
Danton, Lacroix, Fabre d’Églantine, et quelques autres complices. Est-ce leur
punition qu’on nous reproche? aucun n’oserait les défendre. Mais si nous n’avons
fait que dénoncer des monstres dont la mort a sauvé la Convention nationale et
la République, qui peut craindre nos principes, qui peut nous accuser d’avance
d’injustice et de tyrannie, si ce n’est ceux qui leur ressemblent? Non, nous
n’avons pas été trop sévères; j’en atteste la République qui respire; j’en
atteste la représentation nationale, environnée du respect dû à la
représentation d’un grand peuple; j’en atteste les patriotes qui gémissent
encore dans les cachots que les scélérats leur ont ouverts; j’en atteste les
nouveaux crimes des ennemis de notre liberté, et la coupable persévérance des
tyrans ligués contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche
notre faiblesse.

Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté la terreur
dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce
nous qui, oubliant les crimes de l’aristocratie, et protégeant les traîtres,
avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés
incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et
rendre la révolution redoutable au Peuple même? Ce sont les monstres, que nous
avons accusés. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, fruit de
l’obsession des traîtres, avons promené le glaive sur la plus grande partie de
la Convention nationale, demandions dans les sociétés populaires la tête de six
cents représentants du Peuple? Ce sont les monstres que nous avons accusés.
Aurait-on déjà oublié que nous nous sommes jetés entre eux et leurs perfides
adversaires, dans un temps où on… [lacune dans le manuscrit]?

Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqué la Convention
nationale en masse; ce projet a échoué. Ils ont attaqué le comité de salut
public; ce projet a échoué. Depuis quelque temps, ils déclarèrent la guerre à
certains membres du comité de salut public; ils semblent ne prétendre qu’à
accabler un seul homme; ils marchent toujours au même but. Que les tyrans de
l’Europe osent proscrire un représentant du Peuple français, c’est sans doute
l’excès de l’insolence: mais que des Français qui se disent républicains
travaillent à exécuter l’arrêt de mort prononcé par les tyrans, c’est l’excès du
scandale et de l’opprobre. Est-il vrai que l’on ait colporté des listes odieuses
où l’on désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention,
et qu’on prétendait être l’ouvrage du comité de salut public et ensuite le mien?
Est-il vrai qu’on ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux
qui n’ont jamais existé, des arrestations non moins chimériques? Est-il vrai
qu’on ait cherché à persuader à un certain nombre de représentants
irréprochables que leur perte était résolue; à tous ceux qui, par quelque
erreur, avaient payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à
la faiblesse humaine, qu’ils étaient voués au sort des conjurés? Est-il vrai que
l’imposture ait été répandue avec tant d’art et d’audace, qu’un grand nombre de
membres n’osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont
constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au Comité de salut public.
Vous pourriez nous en révéler beaucoup d’autres, vous, députés revenus d’une
mission dans les départements; vous, suppléants appelés aux fonctions de
représentants du Peuple, vous pourriez nous dire ce que l’intrigue a fait pour
vous tromper, pour vous aigrir, pour vous entraîner dans une coalition funeste.
Que disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces
rassemblements nocturnes, dans ces repas où la perfidie distribuait aux convives
les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils, les auteurs de ces
machinations? était-ce le salut de la patrie, la dignité et l’union de la
Convention nationale? Qui étaient-ils? Quels faits justifient l’horrible idée
qu’on a voulu donner de nous? quels hommes avaient été accusés par les comités,
si ce n’est les Chaumetle, les Hébert, les Danton, les Chabot, les Lacroix?
est-ce donc la mémoire des conjurés qu’on veut défendre? Est-ce la mort des
conjurés qu’on veut venger? Si on nous accuse d’avoir dénoncé quelques traîtres,
qu’on accuse donc la Convention qui les a accusés; qu’on accuse la justice qui
les a frappés; qu’on accuse le peuple qui a applaudi à leur châtiment. Quel est
celui qui attente à la représentation nationale, de celui qui poursuit ses
ennemis, ou de celui qui les protège? Et depuis quand la punition du crime
épouvante-t-elle la vertu?