Aux États Généraux de 1789

ODE
PAR CAMILLE DESMOULINS
AVOCAT, DÉPUTÉ DU BAILLIAGE DE GUISE.

Français, de vos veines stériles
Les beaux vers ne coulent-ils plus?
Pourquoi le siècle des Virgiles
N’est-il pas celui des Titus?
honte! c’est le nom d’Octave
Que des Muses la lyre esclave
Consacre à la postérité!
Mais Louis enflamme ma verve,
Et les mensonges de Minerve
Vont céder à la vérité.

Je disais: Dieu livra la terre
A la verge des oppresseurs:
Sous cette verge héréditaire
J’entends gémir nos successeurs.
Louis, ton Peuple t’idolâtre,
Mais, plus heureux que Henri quatre,
Pourras-tu faire son bonheur?
Nous ne verrons plus, comme à Rome,
Du temple de la vertu, l’homme
Monter au temple de l’honneur.

Sous ses cheveux blancs et ses rides
Patru voit, sur les fleurs de lys
Les fils imberbes et stupides
De pères par l’or ennoblis.
Le sang fait seul nos Patriarches:
De l’Autel sur les saintes marches
Il élève le vice impur;
Et de Nobles une poignée
De l’armée en vain indignée
Guident seuls le courage obscur.

Pour les Nobles toutes les grâces:
Pour toi, Peuple, tous les travaux.
L’homme est estimé par les races
Comme les chiens et les chevaux.
Pourtant, au banquet de la vie
Les enfants qu’un père convie
Au même rang sont tous assis:
Le Ciel nous fît de même argile,
Et c’est un fil aussi fragile
Que tourne pour eux Lachésis.

L’impôt prend sa course incertaine:
Dans le parc et dans le château
Il ne pose son pied qu’à peine,
Et foule vingt fois le hameau.
Ton glaive trop longtemps repose:
Du pauvre prends enfin la cause.
Venge Naboth, Dieu protecteur!
Vois sa vigne encor usurpée:
D’Achab s’il ne fuit plus l’épée.
Il fuit les fers du Collecteur.

QU’ENTENDS-JE? Quels cris d’allégresse
Retentissent de toutes parts?
D’où naît cette subite ivresse
Et des enfants et des vieillards?
NECKER descend de la montagne:
La raison seule l’accompagne,
En lui le Peuple espère encor;
Lois saintes, lois à jamais stables,
Dans ses mains il tient les deux Tables;
Il va renverser le veau d’or.

Le Peuple sort de dessous l’herbe:
Déjà, de ses mille cités
Il voit, plein d’un espoir superbe,
Partir ses mille députés.
La Prière lente et boiteuse
De son succès n’est plus douteuse,
Elle a monté devant Louis;
Et de nos cabanes plaintives,
Par ses oreilles attentives,
Ses gémissements sont ouïs.

CHER PRINCE, des Rois le modèle,
Eh bien, nous doutions de ta foi,
Et qu’au-dessus de Marc-Aurèle
La France dût placer son Roi!
Tu les as pourtant rassemblées,
Ces Tribus si longtemps foulées!
Ce n’est pas un Roi qui les craint.
C’est à nous. Peuple sans ancêtres,
Pour qu’il nous préserve de maîtres,
Qu’il faut l’appui d’un souverain.

A l’égal des Grands et des Mages,
Sur de partager ton amour,
Vois ce Peuple orner tes images,
Et l’encens fumer à l’entour.
Nation bouillante et légère,
Une éloquence mensongère
A pu l’égarer quelques jours;
Mais, après un délire extrême,
Elle redevient elle-même,
Et ses Rois triomphent toujours.

Et vous, à l’heureuse puissance
De briser leur joug odieux
Préféreriez-vous l’espérance
D’être un jour oppresseurs comme eux?
Non, la Nation vous écoute:
Vous justifierez tous sans doute
Son choix pour vous si glorieux.
Tonnez, et Tribuns de la plèbe.
De l’esclavage de la glèbe
Effacez les restes honteux!