Arrestation de Robespierre

Chez elle, en revanche, lors de l’inventaire, on trouva une garde-robe des plus complètes ; le linge le plus luxueux, « des chemises de batiste sans prix pour la finesse, des draps de coton de toute beauté, sans coutures, des mouchoirs des Indes et autres objets précieux (107) », qu’elle devait, sans doute, à la générosité de sa protectrice, la duchesse de Bourbon ; dix-huit chemises de femme en toile très fine et neuves ; des bonnets montés en valenciennes, en dentelle de Paris, en point d’Angleterre ; douze corsets ; des bas de soie gris ; une vingtaine de fichus en mousseline, tant unie que brodée ; un déshabillé de soie brochée ; plusieurs autres en toile à fleurs ou à rayures ; un jupon de soie blanche ; un mantelet et un tablier de taffetas noir, un châle des Indes en poil de chameau, un parapluie de taffetas cramoisi ; deux parasols en soie, l’un rouge, l’autre vert. La prisée mentionne encore le fauteuil bleu et blanc où la pythonisse rendait ses oracles et le marchepied de velours d’Utrecht cramoisi qui surélevait son trône ; un grand nombre d’objets de lingerie de couleur bleue et blanche, – les traditionnelles couleurs de la Sainte Vierge, – beaucoup portant comme marque l’initiale M – Marie ? Mais ce que l’on s’étonne de rencontrer chez une femme qui se disait la Mère de Dieu, c’est « un chapelet en ivoire »… La pauvre folle s’adressait-elle donc à elle-même la salutation angélique (108) ? Le citoyen abbé Théot, vicaire à « Roch », s’était jeté sur cette riche succession à titre de neveu de la défunte et comme mandataire de sa sœur Louise Cohendier ; il proposait d’emporter chez lui les effets de valeur, et notamment l’argenterie ; il s’offrait même à être le gardien des scellés. Mais les administrateurs du Domaine rabattirent ses prétentions ; des ayants droit surgissaient de tous côtés ; Catherine Théot avait eu sept frères ou sœurs ; le bruit fait autour de son nom réveilla les sentiments de famille chez une quantité de neveux et de nièces qui se partagèrent la succession (109).
La fin de dom Gerle, le mystique défroqué, fut sans éclat : après sept mois de prison, dont six semaines « dans les transes de l’agonie (110) », il se retrouva sur le pavé de Paris, libre mais sans ressources, et, – par surcroît, – très amoureux. Il avait, en 1795, cinquante-neuf ans. Sans doute avait-il été attiré dans le taudis de la rue Contrescarpe moins pour la satisfaction de baiser le menton de la vieille Catherine que par le plaisir d’y rencontrer les jolies colombes. À peine sorti de prison, il épousa l’une d’elles, l’aînée des deux sœurs Raffet (111), puis il sollicita un emploi sous le nom de Chaligny (112). On le nomma, le 8 nivôse an VI, commis d’ordre à la troisième division au ministère de l’Intérieur, aux appointements de 2.500 francs (113), il y végéta pendant quelques années, se rendant tous les jours de la rue Saint-Dominique-d’Enfer, qu’il habitait, à la rue de Grenelle où était situé son bureau. Ces indications sont précises, mais fort sommaires ; on voudrait pénétrer dans l’intimité du ménage de ces deux époux qui s’étaient connus en des circonstances si extraordinaires ; savoir les impressions qu’ils échangeaient lorsqu’ils se remémoraient l’un l’autre leur étrange passé ; connaître surtout ce qu’était l’examen de conscience du vieux prêtre dévoyé qui avait senti se briser toutes les branches auxquelles il essayait de raccrocher sa foi chancelante. Il avait révélé solennellement la prophétesse Suzette Labrousse qui, partie pour Rome afin d’éclairer le pape de ses prédictions, enfermée comme folle au château Saint-Ange, annonçait qu’elle s’en évaderait à son gré « et s’élèverait au ciel en présence de toute la population ». Or, prosaïquement délivrée par l’invasion française, rentrée piteusement à Paris, en 1798, elle vivait recluse dans le quartier Montparnasse, aigrie par la faillite de ses prophéties et cherchant le secret de la pierre philosophale (114). Tout meurtri encore de cette première erreur, l’ancien Chartreux s’était affilié à Catherine Théot qui, se flattant d’être immortelle, décéda très authentiquement, à l’amère déception de ses initiés auxquels elle avait promis que, comme elle, ils ne mourraient point. Quel pouvait être l’état moral de Gerle revenu de deux aberrations si grossières, et son désespoir secret d’être en même temps privé de la foi et assoiffé de croyances ? Il mourut en l’an X, le 27 brumaire (115), laissant toute sa fortune, – c’est-à-dire son petit mobilier et 270 francs, fruit de ses économies (116), – à sa veuve qui lui survécut jusqu’en 1827 (117).
Des trois hommes auxquels il doit de n’être pas oublié, Vadier, Héron et Sénar, ces deux derniers étaient morts avant lui. Héron, arrêté cinq jours après l’exécution de Robespierre, eut le temps de détruire ses papiers compromettants ; il fut déféré, en prairial an III (118), au Tribunal criminel d’Eure-et-Loir. Se sentant perdu, il fit une belle défense, publiant placards sur brochures, en appelant à la Convention nationale, au peuple souverain, à tous les Français, protestant de la pureté de son âme, dénonçant à jet continu (119). Il gagna de la sorte l’amnistie que la Convention proclama dans sa dernière séance du 4 brumaire an IV. Ayant ainsi frustré l’échafaud, Héron se fixa à Versailles ; il y décédait quatre mois plus tard, à son domicile, 1, rue des Réservoirs (120). Sa femme, qu’il voulait faire guillotiner, lui survécut près d’un demi-siècle (121).
Sénar connut autant de geôles que son terrifiant compère (122), implorant son renvoi à Tours et écrivant ses effarants Mémoires, si précieux, sur certains de ses collègues du Comité de sûreté générale, au sujet desquels sa véracité est manifeste, puisque subsistent les dossiers d’archives où l’on peut contrôler ses assertions. À la fin de 1795, il rentrait à Tours, objet de mépris et d’horreur pour tous les honnêtes gens de cette ville dont il avait été le premier magistrat. Il se logea dans une maison de la rue de la Riche, à l’angle de la rue des Fossés-Saint-Martin ; il avait là un salon au rez-de-chaussée, deux chambres au premier étage et quelques débarras (123). Fourbu, désœuvré, farouche, « oppressé d’affreux souvenirs », il n’eut ni le goût ni le temps de s’installer, si l’on s’en rapporte à la description de son logement où, d’après l’inventaire, tout est pêle-mêle, enfourné sans choix ni ordre. Le 11 germinal an IV, six semaines après la mort de Héron, deux citoyennes, les sœurs Philippe, – des servantes sans doute, – déclaraient le décès de Sénar survenu la veille à six heures du matin. D’après la tradition locale (124), sa fin fut émouvante : il réclama l’assistance d’un prêtre insermenté et voulut que sa contrition fût publique : en présence de voisins, de passants même, dit-on, il confessa à haute voix ses fautes et proclama son repentir. Il mourait à trente-six ans ; sa femme, – divorcée, – qui s’était fixée à Poitiers, sous le nom de Félicité Desrosiers, dite Monville, avec son petit garçon, Mucius Scævola Sénar, ne se dérangea point, se bornant à envoyer sa procuration (125).
Vadier qui, dans la comédie de la Mère de Dieu, avait distribué à Sénar et à Héron les rôles en se réservant la tâche de librettiste, survécut longtemps à ses deux acolytes. Traqué par les polices thermidorienne et directoriale, réduit, à son tour, aux caches, aux travestissements, aux longues randonnées sur les routes, emprisonné et jugé comme complice de Babeuf, il eut l’aplomb de retourner dans son pays où il fut mal reçu : on y gardait le souvenir de certaines querelles de voisinage réglées à coups de guillotine : tout ce qui lui déplaisait dans l’Ariège avait fini sur l’échafaud. Enfin l’oubli venu, avec l’Empire, Vadier se fixa à Paris où, pour mieux les surveiller, Fouché tolérait la présence de ses anciens collègues. Veuf, Vadier avait épousé sa servante, belle personne dont l’opulence des formes contrastait avec la sécheresse parcheminée de son mari. Celui-ci, « grand comme Saturne, osseux et décharné comme lui », le nez crochu, le menton pointu, l’œil scintillant dans son orbite, avait conservé sa vivacité pétulante, mais une vivacité silencieuse ; entouré de tisanes de toutes les espèces, courbé en deux, il relevait de temps à autre sa tête où pendillaient quelques rares cheveux blancs, et il ricanait tout bas avec un bruit sec et strident qui vibrait sans retentir.
L’enfant (126) qui, plus tard, devait tracer du vieil incrédule ce croquis magistral, était lui-même le fils d’un régicide ; il vivait parmi les invalides de la Convention qui, la nuit venue, se glissaient chez son père, rasant les murs, tremblants d’être reconnus : Amar, Lindet, d’autres survivants des grands Comités, venaient là. Vadier surtout étonnait l’enfant : le vieillard ne prononçait que des mots, et, la plupart du temps, des mots d’une syllabe ; mais ses gestes, ses réticences, ses ricanements muets témoignaient d’une ironie froide et inexorable. C’était le négateur, l’irréconciliable ennemi de tout culte, de toute religion, de toute croyance. Sur un seul point il se révélait prolixe : c’était la journée du 27 prairial de l’an II, sa journée de triomphe, la grande victoire de son sarcasme sur le fanatisme : « Quand je découvris le pot aux roses de la mère Théos… », dit-il un jour. Sur ce début, Amar prit son chapeau et s’en alla. « Tu te sauves ! » cria de sa voix fêlée le persécuteur des mystiques. Amar avait refermé doucement la porte ; Vadier, continuant, racontait comment Robespierre tournait au cagotisme et voulait se faire grand prêtre. « Nous le savons bien ; tu nous l’as déjà dit cent fois ! » interrompait Lindet exaspéré. Mais rien n’arrêtait le vieux voltairien ; il se redressait, malgré sa goutte : « Quand ze leur ai fait mon rapport… voyez-vous !… le fanatisme il a été abattu du coup… il en avait pour longtemps à se relever… Et Rovespierre ! anéanti ! fini ! Ze l’ai abîmé ! » Et il se replongeait dans son fauteuil avec une indicible joie.
Ce qu’ignorait l’écrivain qui, enfant, avait entendu ces choses, c’est que, dès la Restauration venue, l’irréductible athée, rentré dans son grand domaine de l’Ariège, et rédigeant son testament, commençait : « Après avoir adoré le souverain Créateur de tous les êtres, imploré sa miséricorde pour le salut de mon âme… » ; et il terminait le long énoncé de ses dernières volontés par une prière (127). Quand, exilé comme régicide, il mourut pieusement à Bruxelles, le 14 décembre 1828, son corps fut présenté à la cathédrale Sainte-Gudule, où le clergé métropolitain célébra un service solennel pour le repos de son âme (128).

107. Archives nationales, F7 4775 27.
108. <Scellés après le décès de la citoyenne Théot, rue de la Contrescarpe, n° 12, 7 ventôse an III. Archives du Gfe de la Mairie du V e arrondissement. – Inventaire chez Catherine Théot, 6 pluviôse an IV. Archives de l’étude de M e Simon, notaire à Paris.
109. Héritiers Théot, notoriété, 6 vendémiaire an IV. – Succession Théot, procuration, 8 pluviôse an IV. – Héritiers Théot, partage et quittances, 17 prairial an IV. Archives de l’étude de M e Simon, notaire à Paris.
110. Revue rétrospective , 2e série, tome IV, Mémoire pour dom Gerle.
111. Le mariage dut se conclure au début de 1795, car, dans une lettre non datée, mais écrite évidemment en 1799 puisque, né en 1736, Gerle s’y déclare «âgé de 63 ans», il se dit «marié depuis cinq ans». Archives nationales, F IB II G, carton 5.
112. Ou Chalini. Dans une supplique, sans date encore, qu’il adresse au Directeur Rewbel, on trouve: – «Je me flatte que, mettant de côté et dans l’oubli même, toutes les infamies dont la jalousie et la malveillance ont couvert le nom que je portais, vous voudrez bien me reconnaître sous celui de ma mère, que j’ai adopté…» et il signe Gerle-Chalini . Auvergne, Varia . Or sa mère s’appelait Marie Goy. Même source . On n’aperçoit donc pas d’où l’ancien chartreux tira son pseudonyme.
113. Archives nationales, F IB I, 5.
114. Quand elle mourut, en 1821, on trouva dans sa cave une quantité considérable de cendres et de fioles remplies d’un liquide qu’on ne chercha pas à analyser. Une mystique révolutionnaire, Suzanne Labrousse , par l’abbé Christian Moreau, 236.
115. Archives de la Seine. État civil.
116. Plus une créance de 500 francs. Archives de la Seine, DQ 2 1804, f os 16 verso et 25.
117. Archives de la Seine. État civil.
118. Avec Pache, Bouchotte et autres.
119. Tourneux, Bibliographie , IV, n os 23051 à 23054.
120. Le 27 pluviôse an IV, 16 février 1796. Archives de l’état civil de Versailles.
121. Modeste Desbois, veuve de Héron, décéda en 1843.
122. Archives, W 500 et F 7 4775.
123. Apposition des scellés au domicile de Sénar. Communication de M. Paul Albert.
124. Recueillie par Carré de Busseroles, Curieuse histoire d’un procureur de la Commune de Tours .
125. Signée des notaires de Poitiers Ribault et Bourbeau.
126. Philarète Chasles, Mémoires , I, passim, particulièrement de 47 à 51.
127. «C’est à la reconnaissance de mes enfants, à leur équité, que j’adresse ce dernier vœu; je prie le ciel que ce ne soit pas en vain.» A. Tournier, Vadier, président du Comité de sûreté générale , 308 à 316.
128. Archives de l’église Sainte-Gudule-de-Bruxelles.

Source:Robespierre et la « Mère de Dieu » – Le Mysticisme révolutionnaire