Arrestation de Robespierre

Que devaient-ils éprouver, les survivants de l’affreuse épopée, lorsque vieillis, cassés, revenus de leurs rêves, obligés de cacher leur nom, le hasard d’une rencontre dans Paris les mettait inopinément en présence ? Si Charlotte revit, par exemple, – ne fût-ce que dans le cortège d’une des fêtes impériales, – Fouché devenu duc d’Otrante, coiffé de plumes et cravaté de décorations, ne songea-t-elle pas au temps où il lui faisait la cour et lui proposait le mariage ? Ne croisa-t-elle jamais, dans les rues, Éléonore ou le vieux Duplay auxquels elle ne pardonnait pas, ou simplement un ancien familier du menuisier, tel que Taschereau qui, en 1823, âgé de 81 ans, vivait solitaire dans un appartement mesquin du quai des Orfèvres ; la police le surveillait comme « ancien secrétaire de Robespierre » et notait qu’il « lisait de mauvais journaux (95) ». En raison de ces dramatiques contrastes, on s’attarderait trop volontiers à conter la fin de ces gens qui avaient traversé l’ouragan et à rechercher leur attitude alors que, refroidis par l’âge, ils scrutaient le passé lointain. Mais une telle enquête serait hors de propos : pour terminer avec l’entourage immédiat de Robespierre, il suffit de revenir un instant à Choisy-le-Roi et de signaler brièvement la tempête de colères qui se déchaîna contre les Vaugeois et leurs créatures dès le lendemain du 9 thermidor. Tous furent mis en arrestation : Jean-Pierre Vaugeois, frère de madame Duplay, ci-devant maire du bourg, sa femme, son fils, ses trois filles ; les dénonciations contre eux pleuvaient au Comité de sûreté générale ; il dut envoyer à Choisy l’un de ses meilleurs agents, Blache, pour y recueillir les dépositions des habitants enfin délivrés de la tyrannie de ces arrogants qui, forts de leur parenté avec l’hôte de Robespierre, avaient traité Choisy en pays conquis. On expédia aux geôles parisiennes jusqu’à Louveau, le cuisinier dont Vaugeois réclamait le concours lorsqu’il traitait Robespierre ; jusqu’à Simon, le joueur de violon qui faisait danser les demoiselles Duplay dans les salons de la marquise de Pompadour. On arrêta Fauvelle ; on alla même à Créteil, capturer les frères Laviron, cousins de madame Duplay ; les paysans de l’endroit les accusaient d’être les satellistes du tirran. On apprit là certaines choses non dénuées d’intérêt. Le Bas « et autres » étaient venus plusieurs fois rendre visite à la mère Laviron : le 10 thermidor, Laviron l’aîné avait préparé chez lui un grand repas auquel devait assister Robespierre en personne qu’on attendit en vain toute la journée, on sait pourquoi. Laviron, ne pouvant nier qu’on eût, ce jour-là, chez lui, cuisiné opulemment (96), s’excusa piteusement en alléguant que le 10 thermidor coïncidait avec la fête de sainte Anne et qu’il voulait célébrer, non le triomphe éventuel de Robespierre, mais la ci-devant patronne de la corporation des menuisiers. L’excuse, peu vraisemblable, ne fut pas admise, car, près d’un an plus tard, on retrouve Laviron, toujours détenu, transféré de la prison du Luxembourg à la citadelle de Cambrai (97).
On s’étonne que, dans les deux volumineux rapports qui lui furent commandés par les thermidoriens victorieux, Courtois, énumérant tous les crimes de la faction robespierriste, n’eût point tiré parti des conciliabules tenus chez Fauvelle et chez Vaugeois par les conspirateurs. Mais Courtois était dantoniste, et peut-être préférait-il ne point parler des « orgies de Choisy », à l’origine desquelles on retrouvait Danton et quelques spéculateurs de son entourage, – sujet scabreux. Il est surprenant également que Vadier n’ait point bruyamment triomphé en apprenant l’arrestation de la sœur de Vaugeois, la femme Duchange, sexagénaire paralysée depuis quinze ans et si faible qu’on dut l’emprisonner à l’hospice de l’Évêché. L’occasion s’offrait pourtant belle à Vadier d’engraisser son fameux rapport : car c’était cette femme Duchange qui avait, on se le rappelle, hébergé à Choisy la Mère de Dieu et son prophète dom Gerle : c’était par son intermédiaire que la Nouvelle Ève avait imposé à Robespierre, au dire de certains témoins, les sept dons du Saint-Esprit.
La sibylle de la rue Contrescarpe, écrouée depuis plus de deux mois à la prison du Plessis et sauvée de l’échafaud par Robespierre, qui, on l’a vu, s’était opposé à ce qu’elle passât en jugement, risquait par cela même, maintenant que son protecteur était abattu, d’être immolée comme complice du tyran. Mais, dans le grand embrassement qui suivit thermidor, Paris n’aurait pas supporté de voir traîner à la guillotine cette pauvre octogénaire et ses obscures compagnes. Car la Terreur avait pris fin subitement, non point par la volonté des thermidoriens, mais sous une irrésistible poussée de la répugnance publique. La loi du 22 prairial était abolie, le Tribunal révolutionnaire réformé ; les prisons s’ouvraient et se vidaient. Pourtant Catherine Théot et ses adeptes demeuraient détenus, Vadier ne pouvant, sans se discréditer, avouer que la grande conspiration déjouée, grâce à son flair, était une farce grotesque, au dénouement de laquelle devaient périr une trentaine d’innocents. La Mère de Dieu restait donc en prison, ne se plaignait pas et ne réclamait rien, soit que sa raison fût décidément troublée, soit plutôt qu’elle considérât comme une faveur du ciel cette captivité conforme à ses prophéties. Elle avait prédit, en effet, que « le grand coup », annonciateur de son rajeunissement et de sa transformation en immortelle, la frapperait « sur la colline du Panthéon, dans une maison voisine de l’École de droit ». Or Le Plessis réunissait ces deux conditions : cette prison se composait de l’ancien collège de ce nom, agrandi d’une notable partie du ci-devant collège Louis-le-Grand ; on l’avait aménagée au printemps de l’an II pour servir de déversoir à la Conciergerie trop pleine ; c’était une annexe du « garde-manger » de Fouquier-Tinville et, avant même que les travaux fussent terminés, elle regorgeait déjà de détenus. Les femmes occupaient Le Plessis, Louis-le-Grand renfermait les hommes, et la direction de cette immense geôle était confiée au concierge Haly, marié à la charmante fille de Lebeau, le geôlier chef de la Conciergerie, – celle-là même qui fut la dernière femme de chambre de la reine Marie-Antoinette (98). Un monde de porte-clefs, de guichetiers, de surveillants obéissait à ce couple sinistre.
Héron et ses sbires avaient amené au Plessis la Mère de Dieu et ses dévotes dans la soirée du 17 mai. Les détenues que contenait le bâtiment des femmes, déjà verrouillées dans leurs cellules, entendirent « un étrange vacarme » ; on étendit pour les arrivantes des couvertures sur le carreau des corridors et elles couchèrent là. Le matin suivant, à l’heure où l’on tirait les verrous, les prisonnières, curieuses de savoir qui étaient les nouvelles venues, se mirent à leur recherche ; elles les trouvèrent tranquillement assises dans la chambre des gardiens et « groupées autour d’une vieille fille sèche, pâle, silencieuse », dont « un tremblement continu et de nombreuses plaies attestaient les souffrances ». Elle encourageait ses compagnes en leur serrant affectueusement la main ; celles-ci la regardaient avec attendrissement et respect. Toutes répondaient par oui ou par non, avec la plus parfaite indifférence, aux questions que les détenues leur posaient ; l’une d’elles cependant, plus communicative, se mit à déblatérer contre les prêtres, les couvents, le culte catholique, et, désignant la Mère, conclut : « Elle ne croit pas à ces momeries ; mais elle connaît le passé et l’avenir… » Parmi cet essaim de pauvres femmes, pour la plupart âgées et sans attraits, tranchait la jeune et jolie colombe, « fraîche comme la rose dont elle portait le nom (99) ».
Le concierge Haly se montra plein d’égards pour Catherine Théot et ses adeptes : il les logea dans le bâtiment appelé la Police où, isolées, elles pouvaient pratiquer en commun leur singulier culte. Pourtant elles communiquaient avec les autres prisonnières, s’exprimant « en termes concis, ambigus et prophétiques ». En prairial, l’une de ces femmes dit à la comtesse de Vassy, fille du marquis René de Girardin, emprisonnée comme agitatrice : « Dans deux mois, nous ne serons pas ici. – Je le crois, répliqua la comtesse ; Fouquier-Tinville abrégera notre captivité. – Non ! Lui, son tribunal, ses jurés, ses juges n’existeront plus. Tout changera en France. – Le trône sera donc rétabli ? – Non. – Les étrangers s’empareront du royaume ? – Ni l’un ni l’autre. » La vieille Catherine elle-même retrouvait la parole pour vaticiner « d’un ton sentencieux et exalté » ; elle débitait ses oracles à tout venant, à Haly, au cuisinier, au marchand de vin et même aux guichetiers, qui se moquaient d’elle et la maltraitaient sans vaincre sa patience ni sa fureur prophétique. « Je ne périrai pas sur un échafaud, comme vous l’espériez, disait-elle ; un événement qui jettera l’épouvante dans Paris annoncera ma mort. » Ces incrédules ricanaient : « Voilà une belle péronnelle pour faire tant de bruit en disparaissant (100) ! »
Les jours passaient et la prédiction semblait se réaliser. À la fin de prairial, quand fut connu le rapport de Vadier concluant à la mise en accusation de la prophétesse, on put croire que la menaçante réalité allait apporter à ces prédictions un démenti. Il n’en fut rien.
Les voitures du Tribunal venaient, chaque jour chercher au Plessis un « assortiment » de victimes (101) ; les huissiers appelaient de la cour les détenus désignés ; l’angoisse, à ce moment, étreignait tous les cœurs ; on écoutait, dans quelles transes ! Jamais la mère Catherine ne perdit sa sérénité et ne parut se douter qu’elle était promise à l’échafaud. L’ignorait-elle ? Lui avait-on lu le fameux rapport répandu avec profusion dans Paris et qui lui conférait la célébrité ? Savait-elle seulement que son humble nom de servante avait enrayé l’ascension du puissant tribun et que, depuis lors, il reculait ? Quand vint thermidor l’événement formidable ne sembla pas émouvoir sa contemplative placidité ; si on lui eût appris qu’elle y était pour quelque chose, elle n’aurait même pas compris. D’ailleurs, absorbée par les voix qu’elle entendait, rien d’autre ne paraissait l’intéresser et l’attitude de ses compagnes témoignait d’une égale insouciance.
Dans les semaines qui suivirent, chacun, au Plessis, espérait et réclamait la délivrance. Haly laissant, pour ainsi dire, sa porte ouverte, tous les jours un grand nombre de détenus quittaient la prison. Catherine Théot ne s’en préoccupait point : nul n’intercéda pour elle et, comme elle était pauvre, nul non plus n’eut profit à s’entremettre en sa faveur. Cette vieille qui n’avait plus que le souffle, ne comptait d’autres amis que ses dévôts. Un matin, – c’était le 14 fructidor, 31 août 1794, – la vieille visionnaire, étendue sur son grabat, paraissait être à bout de forces ; ses fidèles l’entouraient, attendant, anxieuses, le grand événement qui allait signaler l’entrée de leur mère dans l’immortalité ; un peu avant sept heures et demie, elle s’éteignait doucement. À ce moment précis, une effroyable secousse ébranle toute la maison du Plessis, tout le quartier, toute la ville, en même temps qu’une épouvantable détonation déchire l’air, se répercutant en échos si assourdissants que « chaque citoyen croit que la foudre écrase sa maison (102) ». D’un bout à l’autre de Paris les vitres sont fracassées, les tuiles pleuvent et s’émiettent sur le pavé, les cloisons se fendent ; au Luxembourg, prison voisine, toutes les portes s’ouvrent (103) ; aucun détenu ne cherche à s’échapper ; partout l’épouvante glace les plus intrépides ; chacun se terre, affolé, s’abritant contre la pluie noire qui tombe du ciel obscurci, pluie de fragments de bois, de lambeaux de vêtements roussis, qui s’abat jusque sur la chaussée d’Antin, jusqu’au Temple, jusque sur la route de Saint-Denis… Les geôliers du Plessis qui se sont tant gaussés des prophéties de la mère Catherine, accourent, terrifiés, au cachot où elle gît inanimée, s’attendant à la voir se dresser sur sa couche, renaître belle, jeune et désormais immortelle, ainsi qu’elle l’a prédit. Pleins de respect, ils emportent pieusement son corps dans une salle basse, le déposent « sur une espèce de lit de parade et allument autour de la morte un grand nombre de bougies ». Ils la veillent en commun, dans l’espoir d’assister à sa résurrection et prêts, bien certainement, à l’adorer et à se confondre en dévotions dès son premier signe de vie (104).
Cet accès de ferveur mystique ne dura point. Bientôt ils apprenaient qu’il n’y avait pas miracle mais coïncidence : la poudrière de Grenelle venait de sauter : on comptait les morts par centaines (105), d’autres disaient « par milliers », et certains imputaient déjà la responsabilité de la catastrophe « aux aristocrates sortis des prisons ». Quoi qu’il en fût, la dépouille de Catherine Théot n’était plus digne de vénération ; on la jeta à quelque fosse commune et l’on porta à l’évêché, dépôt des effets ayant appartenu aux condamnés et aux détenus décédés, sa misérable défroque de prisonnière : « un jupon d’indienne, une camisole rouge, une paire de poches, une cornette, une paire de vieux bas. » Le commis, – jovial ou croyant, – qui consigna sur le registre la mention de ces objets, écrivit en marge au lieu du nom de leur défunte propriétaire : Mère de Christ (106).
95. Archives nationales, F7 6901, dossier 7183. 96. Papiers inédits trouvés chez Robespierre , III, 305. Baraillon, député à la Convention, dénonce que, le 10 thermidor dernier, il devait y avoir à Créteil une fête en l’honneur de Robespierre. «Déjà la volaille, les agneaux étaient égorgés…» 97. Archives nationales, F7 4774 48, dossier Horace Molin. 98. Les Prisons en 1793 , par la comtesse de Bohm, édition Lescure, 255. 99. Rose Raffet, l’une des deux Colombes. 100. Les Prisons en 1793 , par la comtesse Bohm, 263. 101. Haly disait un jour à la comtesse de Bohm: – «Je sors de chez Fouquier-Tinville; je l’ai trouvé étendu sur le tapis, pâle, anéanti; ses enfants le caressaient, essuyant la sueur de son front. Il me dit, quand je lui demandai ses ordres pour la liste du lendemain: – «Laissez-moi, Haly, je n’y suffis pas. Quel métier!» Puis, comme par instinct, il ajouta: – «Voyez mon secrétaire; il m’en faut soixante, n’importe lesquels, qu’il les “assortisse”.» 102. «Catherine Théot mourut au moment même de l’explosion.» Comtesse de Bohm, ouvrage cité, 303. Cette indication concorde avec cette mention de l’inventaire chez Catherine Théot, «décédée à la maison du Plessis, le 14 fructidor an II». Archives de l’étude de M e Simon, notaire à Paris. 103. Archives nationales, AD I 110; F ic III Seine, 13; AF II 34, 286, et Aulard, Réaction thermidorienne., I, 70, 72, 77. 104. Comtesse de Bohm, loc. cit. 105. Aulard, Réaction thermidorienne., I, 72. – «Le nombre des morts transférés à l’École militaire monte à quatre cents.» 106. Archives nationales, F7 3299 19.