Arrestation de Robespierre

La plus affligée fut la pauvre Élisabeth : après avoir quitté son mari sur la place de l’Hôtel de ville, dans la nuit du 9 thermidor, elle rentra chez elle « presque folle », resta deux jours « étendue sur le parquet, sans forces ni connaissance ». Au matin du 10, une femme vêtue de noir et couverte d’un grand voile demanda à lui parler, à elle seule ; elle venait, disait-elle, de la part de Le Bas. On ne la laissa pas entrer. Le 12 reparut Schillichem le chien de Philippe : depuis le 9, il avait quitté la maison ; il y revint haletant, la langue pendante ; « cette pauvre bête avait passé ce temps sur la tombe de son maître ». Puis se présentèrent les agents du Comité de sûreté ; ils emmenèrent Élisabeth avec son petit garçon, âgé de cinq semaines, à la prison Talaru, où sa sœur Éléonore vint la rejoindre. Toutes deux étaient sans argent, confinées dans une mansarde n’ayant de jour que par une « tabatière » ; la nuit, Élisabeth descendait de son grenier et, munie d’une petite lanterne, lavait à l’abreuvoir de la geôle les langes de son enfant ; pour les sécher, elle les plaçait sous son matelas. On la changea de prison ; en brumaire an III, elle se trouvait à Saint-Lazare ; Éléonore ne la quittait pas : « Jamais, ma bonne sœur, écrivait quarante ans plus tard Élisabeth, jamais je n’oublierai de ma vie ton dévouement pour moi et pour ton petit neveu ; ma reconnaissance sera éternelle. » Ces deux femmes restèrent héroïques : on ne trouve pas dans leur dossier un mot d’abaissement devant les vainqueurs ; jamais elles ne renièrent le passé. La veuve de Le Bas porta noblement le nom de son mari et ne voulut pas le changer contre un autre : plus tard, elle épousera l’un des frères de son cher Philippe, Charles Le Bas, qui mourut en 1829, et elle fut ainsi, fièrement, jusqu’en 1859, date de sa mort, – elle avait quatre-vingt-neuf ans, – « la veuve Le Bas ».
Duplay, lui, sut se faire oublier. Promené de prison en prison, avec son jeune fils Maurice et son neveu Simon, – l’homme à la jambe de bois, – il ne récrimina point, garda un silence opportun, laissant passer le terrible orage. Au bout de cinq mois, on tira le menuisier de son cachot pour procéder à l’inventaire des meubles et effets de son associé, l’imprimeur Nicolas, et de Maximilien Robespierre, son locataire. Duplay, brisé par tant d’écroulements, revit ainsi, vide d’habitants, bouleversée par les perquisitions, cette maison où il avait vécu entouré des siens maintenant dispersés et où le moindre meuble évoquait dans son souvenir tant de bonheur et de fantômes. Il dut assister à la saisie des vêtements, linge et livres de Robespierre, qui furent portés « au dépôt commun à tous les effets des condamnés (75) ». Il existe un répertoire de ce dépôt, document macabre et qu’on ne peut feuilleter sans horreur ; mais, sauf d’importantes exceptions, les objets sont mentionnés en bloc : « 90 gilets de toute espèce ; 23 pantalons tant bons que mauvais ; 42 culottes ; 12 houppelandes dont une de vi de chourat » (vitchoura) et sans attribution personnelle (76). On sait seulement, par un renseignement de seconde main, que la vente de la défroque de Robespierre, le 15 pluviôse an III, produisit 39.400 livres : son portrait seul aurait atteint 15.000 livres (77). D’après une note extraite d’un « procès-verbal de vente d’effets provenant du Tribunal révolutionnaire, le 25 thermidor an IV » et mis aux enchères dans l’une des salles de la « Maison Soubise », – le palais actuel des Archives nationales, – « deux habits de drap, l’un bleu, l’autre marron… provenant des deux Robespierre, condamnés, criés à 100 francs, furent adjugés à 855 livres ». On retira de cette vente « un fusil saisi chez Robespierre et appartenant à Duplay qui parvint à établir son droit de propriété (78) ». Était-ce le fusil que Maximilien se préparait à emporter à Choisy, le 10 thermidor, pour chasser le lièvre que lui tenaient en réserve les Vaugeois ? Quant à l’habit bleu, c’était certainement le bel habit de la Fête de l’Être suprême, rapporté du cimetière de Monceau où l’on avait procédé au dépouillement et à l’inhumation des suppliciés. Le transport de leurs corps et l’enfouissement coûta 193 livres, plus 7 livres données comme pourboire aux fossoyeurs, « y compris l’acquisition de chaux vive dont une couche fut étendue sur les corps des tyrans, pour empêcher de les diviniser un jour (79) ».
Englobé dans le procès de Fouquier-Tinville et des jurés du Tribunal révolutionnaire, Duplay eut la prudence de ne point parler : des témoignages favorables lui valurent l’acquittement ; mais on le retint en prison (80). Vaguement compromis plus tard dans l’affaire Babeuf, il sortit indemne encore du long procès de Vendôme. Libre alors, il se remit au travail ; appauvri par ses longues détentions, il réussit, à force d’économies, à rétablir ses affaires et se rendit acquéreur de la maison qu’il tenait à bail depuis si longtemps ; il possédait d’autres immeubles dans Paris et des terrains dans divers quartiers (81). Il mourut en 1820, âgé de 84 ans (82).
Sa fille, Sophie, mariée depuis 1789, ainsi qu’on l’a dit, à un avocat d’Issoire, nommé Auzat, se trouvait, à l’époque du 9 thermidor, en Belgique où Auzat exerçait, par le crédit de Robespierre, les fonctions de directeur des transports militaires de l’armée du Nord. On les arrêta tous les deux et, avec eux, Victoire Duplay qui les avait rejoints en voyage de plaisir. Ils furent conduits à Paris : Auzat protesta chaudement, reniant sans vergogne Maximilien, auquel il devait son lucratif emploi ; il imprima une Pétition à la Convention nationale (83), où il traitait le despote abattu selon le goût du moment : « Telle était l’influence du génie malfaisant de ce tyran qu’il devait après sa mort faire arrêter presque autant d’innocents qu’il en avait fait périr pendant sa vie. » Il renie même, pour plus de sûreté, la famille de sa femme : « Auzat et son épouse… étaient mal vus de tout ce qui entourait Robespierre et de Robespierre lui-même. » En dépit de ces cajoleries aux thermidoriens triomphants, Auzat resta longtemps détenu. En brumaire an IV il réclamait encore sa liberté et sa femme implorait toujours le Comité de sûreté générale près de résigner sa mission (84).
On avait arrêté à Bruxelles, en même temps qu’eux, un personnage dont le nom a été cité déjà et qui mérite une mention spéciale : Calandini, ce savetier amené d’Arras, en 1791, par Robespierre et qui, au dire de Guffroy, était le chien de garde de l’Incorruptible. Nommé officier à l’armée du Nord, il ne s’attardait point dans les grades inférieurs ; l’Almanach national de l’an II le mentionne, en effet, parmi les adjudants généraux (85) : il était chef d’état-major de la 3e division. Calandini comptait certainement au nombre des intimes de la maison Duplay, car on voit, en août 1793, Le Bas écrivant d’Hazebrouck à sa fiancée : « Ne m’oublie pas auprès de la citoyenne Chalabre, de Calandini, de Robespierre. » On l’arrête donc le 16 thermidor, il reste à Lille jusqu’au 30 du même mois, arrive au Comité de sûreté le 7 fructidor. Interrogé, il est remis en liberté, le 10 (86). Mais sa carrière militaire est compromise et l’on n’aperçoit pas qu’il ait gagné des batailles. Réformé par le Directoire, il se fixe avec sa femme et son enfant à Paris où il vit tranquille, durant plusieurs années, d’une pension de 1.200 francs. La police impériale a l’œil sur lui : il fréquente des gens « mal pensants » ; en 1807 il est même emprisonné à la suite d’un déjeuner entre anciens militaires de l’an II accusés de propos séditieux. On perquisitionne chez lui : on y découvre « des emblèmes révolutionnaires et le portrait de Robespierre » ; on l’envoie en surveillance à Auxerre où, durant trois ans, il paraît s’assagir ; sa pension de réforme est réduite à 600 francs : le voilà exaspéré ; il fomente une émeute, qui avorte et l’ex-général, robespierriste impénitent, est envoyé au château d’If comme prisonnier d’État. En décembre 1811, devançant Mallet qui, un an plus tard, se contentera de le copier, il annonce, par voie d’affiche manuscrite, à la petite garnison de la forteresse que l’Empereur « est déchu au nom de la Nation », et qu’il est nommé, lui, Calandini, dictateur et gouverneur provisoire de France, chargé « par la consulte extraordinaire et secrète des électeurs du peuple français, de remettre en vigueur les Constitutions de 1789, 90 et 91 (87) » ! Longtemps détenu au secret, il devient fou. Sous la Restauration il accablait encore les ministres de ténébreuses divagations libertaires : les conversations entendues naguère autour de la table des Duplay où s’asseyaient les jacobins fameux, hantaient l’esprit troublé de ce pauvre homme. Au temps de Louis XVIII, il vivait à Marseille où sa femme, Marie-Thérèse Govinelle, complètement illettrée, le surveillait de près, assurant qu’il n’était ni méchant, ni dangereux.
Simon Duplay, le neveu du menuisier, menuisier lui-même, s’était bravement enrôlé, à dix-huit ans, le 1er novembre 1791. Après Valmy, ainsi qu’on l’a vu, il rentrait rue Saint-Honoré avec une jambe de bois et une pension de 15 sous par jour. Intelligent, « ardent, plein d’esprit (88) », il servait de secrétaire à Robespierre, qu’il dut renier, comme le faisaient tant d’autres, après thermidor (89). Il n’en fut pas moins incarcéré avec toute sa famille ; étroitement surveillé dans la prison des Madelonnettes, il ne fut libéré qu’au bout d’un an. On le retrouve en l’an VII, employé au ministère de la Police générale où il avait pour collègues deux des frères de Le Bas (90). Il y rendit, sous l’Empire, de signalés services et y resta, en qualité de sous-chef de bureau, jusqu’en 1827, date de sa mort. De sa femme, Marie-Louise Auvray, il avait eu deux enfants dont l’un fut le père de l’éminent professeur Simon Duplay, membre de l’Académie de médecine, récemment disparu (91).
Il convient de signaler combien fut remarquable, à divers titres, la descendance du menuisier Duplay : son fils Maurice, le collégien de l’an II, mourut, en 1847, administrateur des hospices de Paris ; une petite-fille d’Auzat épousa l’associé de la plus célèbre maison d’édition française, et nul n’ignore que Philippe Le Bas, l’orphelin de thermidor, élevé à Juilly, soldat de la garde impériale, historien et latiniste éminent, dut à ses travaux d’épigraphie la renommée et un fauteuil à l’Institut. Il fut, sous la Restauration, le précepteur d’un jeune Français, alors exilé, qui se nommait Louis-Napoléon Bonaparte. Ainsi le fils d’un conventionnel robespierriste forma l’esprit du futur Napoléon III. Éléonore Duplay, elle, demeura volontairement sans descendance et sans histoire ; celle qu’on avait appelée la fiancée de Robespierre, celle que Dubois-Crancé surnommait, à la grande joie de Danton, Cornélie-Copeau, se considéra-t-elle comme liée, par ses pesants souvenirs, à la mémoire de Maximilien ? Elle y demeura obstinément fidèle et ne se maria jamais. Elle cherchait manifestement à se faire oublier, car son nom ne se rencontre nulle part, – que sur une tombe, au cimetière du Père-Lachaise, où on lit : Françoise-Éléonore Duplay décédée à Paris, le 26 juillet 1832, à l’âge de 64 ans. Quel regret qu’une telle femme, qu’on dit avoir été supérieurement intelligente et artiste, – le peintre Regnault l’avait eue pour élève, – n’ait pas écrit, comme sa sœur Élisabeth, un mémorial de famille ! Il est vrai que les confidences de ce genre n’ont de valeur que par leur sincérité, qualité difficilement exigible de témoins si enclins à l’apologie.
Charlotte Robespierre en est un frappant exemple : elle a laissé des Mémoires souvent cités ; elle y couvre de fleurs la mémoire de son frère Maximilien ; elle lui attribue toutes les vertus. Elle dit son désespoir à la nouvelle des événements de thermidor : « Je m’élance dans les rues… Je cherche mes frères ; j’apprends qu’ils sont à la Conciergerie ; j’y cours, je demande à les voir ; je le demande à mains jointes ; je me traîne à genoux devant les soldats… Ils me repoussent… » etc. Ce tableau navrant ressemble peu à la réalité, car, loin de réclamer Maximilien et Bonbon, Charlotte, à l’annonce de leur arrestation, avait fui son logement de la rue Saint-Florentin et gagné, rue du Four-Honoré, la maison d’une citoyenne Béguin, chez qui elle se cacha sous le nom de Carrault, celui de son grand-père, le brasseur d’Arras. On l’arrêta là, le 13, et tout de suite elle protesta que « chassée par ses frères, elle avait failli être leur victime » ; si elle se fût doutée « du complot infâme qui se tramait, elle l’eût dénoncé plutôt que de voir perdre son pays ». Et la femme Béguin dévoile sans ménagement tout ce que Charlotte lui a conté, de la maison des « infâmes Duplay », des visites fréquentes de Fouquier-Tinville, de la façon dont s’y dressaient les listes de condamnés (92). On s’est étonné que le Directoire, le gouvernement impérial, celui de la Restauration gratifiassent d’une pension Charlotte Robespierre : ils payaient son reniement : faire attester par la sœur de l’Incorruptible que celui-ci était un monstre, voilà qui valait bien une rente de 2.000 francs que Charlotte toucha jusqu’à sa mort, survenue en 1834. C’était, dans ses dernières années, une vieille personne « bien conservée, se tenant très droite, vêtue à peu près comme sous le Directoire, sans aucun luxe, mais d’une propreté recherchée. Elle parlait peu, avec gravité (93)… » Elle habitait, toujours sous le nom de Madame Carrault, le quartier perdu du Jardin des plantes. À sa vente après décès, vente qui produisit 328 francs, un portrait de Robespierre fut estimé 40 sous ; un amateur paya 20 sous le portrait de l’Impératrice Joséphine (94).

75. Archives nationales, F7 6694, 1 er ventôse an III.
76. Archives nationales, F7 3299 19. Les registres du dépôt sont à W 534 et 535.
77. Proussinalle, Histoire du Tribunal révolutionnaire , II, 319, note.
78. Revue des conférences et des arts., 23 janvier 1879.
79. Louis Lazare, Bibliothèque municipale , IV, 1 re livraison. Cité par Dauban, Paris en 1794 , 317.
80. Archives nationales, F7 4694.
81. Répertoire des Domaines, II, 1504-3229.
82. D’après l’inscription gravée sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise.
83. Archives nationales, WIA 79.
84. Archives nationales, F7 4583.
85. Almanach national pour l’an II , p. 272. Le nom est incorrectement imprimé: Calaudini.
86. Archives nationales, WIA 79. – «Instructions pour les commissaires aux armées relatives aux citoyens… Calandiny (sic ) et autres, détenus à Paris.» Calandini fut conduit à Lille où il reste jusqu’au 30 thermidor, arrive au Comité de sûreté générale le 7 fructidor; interrogé, il est mis en liberté le 10. Il part de Paris le 11 pour regagner son poste; apprend en route qu’un nouveau mandat d’arrestation est décerné contre lui, se constitue prisonnier à Arras, d’où il est ramené à la Conciergerie avec plusieurs autres officiers supérieurs. «L’accusateur public se déclare incapable de les juger: ils ont les certificats les plus flatteurs qui constatent la pureté de leur vie militaire et révolutionnaire.»
87. Archives nationales, F7 6504.
88. Baudot, Notes historiques , 40.
89. Archives nationales, F7 4694. – «J’ai eu le malheur, à mon retour de l’armée, d’être accueilli par mon oncle chez qui logeait Robespierre. Il m’a trompé, comme tant d’autres; voilà tout mon crime.»
90. Léonce Grasilier, Simon Duplay et son mémoire sur les sociétés secrètes… Publié par la Revue des sociétés secrètes , 5 mars 1913.
91. En janvier 1924. Chronique médicale du 1 er mars 1924.
92. Archives nationales, F7 4774 94.
93. Jules Simon, Mon petit journal.. Le Temps du 4 avril 1890. Je pense que les souvenirs de Jules Simon ont pu se trouver en défaut, et que la personne propre et grave qu’il vit chez Philippe Le Bas était non point Charlotte Robespierre, mais Éléonore Duplay. Charlotte Robespierre n’était pas reçue chez les Le Bas.
94. Archives de l’étude de M e Dauchez, notaire à Paris.