Arrestation de Robespierre

Pourtant, il est neuf heures et demie ; la nuit est tout à fait tombée, aussi brûlante que le jour. Hanriot n’attaque point ; à ses côtés titube Damour, l’officier de paix de la section des Arcis, ivre à ne point se tenir debout et serrant sur son cœur les cordes qui ont lié son général : « Les voici, ces cordes, elle valent pour moi une couronne civique ; je ne les donnerais pas pour un million (22). » De son côté Hanriot pérore toujours. Le vrai, c’est que lui, ni personne, n’ose rien d’irrémédiable. L’insurrection est sans chef ; nul ne veut assumer la responsabilité du premier coup de feu, et la bataille se passera en discours, en jurons, en galopades. Et, tout à coup, Hanriot commande demi-tour et emmène toute sa troupe vers l’Hôtel de ville, où il est reçu en triomphateur. Robespierre jeune et Le Bas sont là ; mais Maximilien ? Qu’est-il devenu ? On le sait maintenant : à la prison du Luxembourg, où il est arrivé vers sept heures et demie, suivi « d’environ deux à trois mille badauds (23) », le concierge a refusé d’ouvrir sa porte ; l’ordre de la Commune est « de ne recevoir aucun détenu (24) ». Maximilien s’est fait conduire par ses deux gendarmes à la Mairie, située dans l’enceinte du Palais de justice, à l’ancien hôtel du premier président. Il y parvint vers neuf heures du soir ; la servante de la citoyenne Lescot-Fleuriot s’apercevait depuis le matin « qu’il y avait bien du train » ; mais elle en ignorait le motif ; elle entendit, à la tombée de la nuit, dans la rue de Jérusalem, qui donnait accès à la Mairie, « des applaudissements et des cris de Vive Robespierre (25) ! ». Les administrateurs de police accoururent à l’arrivée du fiacre et en ouvrirent la portière : Robespierre « bondit hors de la voiture, sans toucher au marchepied », comme un homme égaré ; « il tenait un mouchoir blanc collé sur sa bouche, et s’élança dans la cour » ; il était « blême et tout abattu ». Les administrateurs l’accueillirent avec les plus vives démonstrations d’amitié ; l’ayant pressé dans leurs bras, ils l’entraînèrent en le soutenant vers leur bureau. Un employé qui s’était mis à la fenêtre entendit l’un d’eux dire : « Rassure-toi donc ; n’es-tu pas avec tes amis (26) ? » Les gendarmes qui l’avaient accompagné furent aussitôt emprisonnés, coupables d’avoir « porté la main sur l’ami du peuple ».
Robespierre ne veut plus maintenant quitter cet asile sûr ; en vain la Commune lui envoie-t-elle une députation chargée d’une invitation pressante : « On a besoin de tes conseils. Viens sur-le-champ (27). » Il refuse de bouger : c’est pour sa cause qu’on a soulevé Paris, et il prétend attendre, loin du danger, l’issue légale de l’événement. La commune insiste (28) ; il est manifeste que le grand désir de tous est de répartir les responsabilités et de se compromettre personnellement le moins possible. Aussi a-t-on expédié un fort détachement de cavalerie pour tirer Saint-Just de la prison des Écossais (29) ; il vient d’entrer à l’Hôtel de ville. C’est Robespierre maintenant qu’on y veut avoir : le matamore Hanriot, infatigable, remonte à cheval, galope jusqu’à la Mairie, enlève l’Incorruptible et le ramène à la Commune où son entrée suscite des acclamations délirantes et « des embrassements réitérés (30) ». Il ne manque plus que Couthon qui, lui aussi, tranquille à la prison de Port-Libre, ne demanderait qu’à être oublié ; Robespierre le fait chercher par les gendarmes qui doivent parlementer un bon quart d’heure avec l’infirme avant de le décider ; enfin on l’apporte, très ennuyé, à l’Hôtel de ville, vers une heure et demie du matin (31).
Piètres dictateurs ; dès qu’ils sont là, l’énergie du corps municipal, si hardi au début de la lutte semble faiblir ; ce serait le cas « d’improviser la foudre », et on ne fait rien. Robespierre prononce un discours ; trônant au fauteuil, à côté du maire Lescot-Fleuriot, il reçoit le serment de diverses députations de sections ; prétexte à nombreuses harangues. On échange aussi quelques horions : un fripier qui est là, Juneau, s’étant permis d’insinuer que la Convention n’est pas uniquement composée de scélérats, est fortement houspillé ; on lui prend son chapeau, on lui déchire son habit, on l’amène à Robespierre qui le juge sommairement : « Assommez-le ! Assommez-le (32) ! » On écrit aux armées, qui sont loin et ne s’intéressent guère, par bonheur, à ce qui se passe à Paris. Puis, fatigué du bruit, Robespierre demande à se retirer dans le salon voisin avec ses amis. Ils y tiennent conseil, sans se résoudre à rien. Attendent-ils le jour pour marcher sur la Convention ? Espèrent-ils qu’elle ne pourra se passer d’eux et se dissoudra d’elle-même, ou que le peuple fera seul la besogne ? Le peuple ; il est comme la servante de la citoyenne Lescot : il voit bien « qu’il y a du train », mais il n’en démêle point les causes. Comment choisirait-il entre deux partis dont chacun l’invite « à combattre les factieux, les tyrans, les ennemis de la liberté », mots usés par l’abus et qui n’émeuvent plus. Et puis rien ne se décide : ce piétinement sans but depuis le Carrousel jusqu’à la Grève, cette interminable station devant l’Hôtel de ville, déconcertent les plus résolus. Qu’est-ce qu’on attend ? On a essayé de les retenir par des distributions de vin (33) ; les canonniers boivent aux frais d’Hanriot, chez le traiteur de la rue du Mouton (34), mais on est las ; il n’y aura rien avant le jour, et, peu à peu, individuellement d’abord, puis par groupes, bientôt par pelotons, la plupart des soldats-citoyens regagnent leurs quartiers. À une heure du matin, Hanriot, étant sorti de l’Hôtel de ville pour encourager ses troupes, trouve la place à peu près déserte, lâche quelques bordées de jurons et rentre à la Maison commune sans parer à la désertion de « ses braves frères d’armes (35) ».
En voyant l’armée révolutionnaire se retirer, la citoyenne Le Bas qui, vraisemblablement, est restée à la Grève espérant revoir son mari, juge qu’il ne se passera rien de décisif avant le matin ; en retournant chez elle, elle rencontre, sur le quai de Gesvres, un cortège qui la terrifie : trois députés à cheval proclament la mise hors la loi des conspirateurs (36). La Convention, en effet, s’est ressaisie depuis qu’Hanriot ne l’assiège plus ; elle a nommé Barras, l’un de ses membres, commandant général de la force armée, et celui-ci, aussitôt muni d’un plumet et d’une écharpe (37), s’est mis en campagne. Il ne dispose que de 4.000 hommes, tous citoyens réactionnaires ou modérés, et projette seulement de protéger la retraite de l’Assemblée « vers les hauteurs de Meudon (38) ». En même temps, une douzaine de députés se sont offerts à parcourir les rues pour ramener le peuple égaré : chacun d’eux s’arme d’un sabre, se ceint, comme Barras, d’une écharpe tricolore ; précédés de tambours et d’huissiers porteurs de torches, entourés de policiers, d’agents des Comités, de gendarmes, ils s’arrêtent aux carrefours, donnent lecture d’une proclamation et du décret de mise hors la loi. L’effet est théâtral ; de halte en halte, ils se rapprochent de l’Hôtel de ville, et ce sont eux qu’a rencontrés sur le quai Élisabeth Le Bas (39). Soutenus par la troupe de Barras qui, en deux colonnes, se dirige aussi vers la Grève, ils arrivent enfin un peu avant deux heures et demie du matin sur la place… Elle est absolument déserte (40) ; un certain nombre de sectionnaires est groupé sous les deux arcades de la Maison commune, comme pour en garder l’accès, et la porte centrale est obstruée d’une foule que l’encombrement du porche empêche de refluer à l’intérieur. De défenseurs point, en apparence du moins. Seulement, les sept hautes fenêtres de la grande salle, et les deux fenêtres du salon du Secrétariat (41) qui lui fait suite, découpent dans la nuit leurs rectangles lumineux. La Commune n’a donc pas levé sa séance ; elle reçoit en ce moment une députation des Jacobins, au nombre desquels le menuisier Duplay (42), et le serrurier Didiée, deux intimes de Robespierre.
Le cortège des conventionnels, débouchant du quai sur la place, s’arrête à distance respectueuse ; l’Hôtel de ville est peut-être miné ; ses occupants vont le défendre énergiquement. Tandis que les émissaires de la Convention délibèrent, on aperçoit, à trente pieds du sol, un homme sorti d’une des fenêtres du Secrétariat, debout sur l’étroite corniche du premier étage, parmi les lampions qui s’éteignent ; il tient ses souliers à la main ; il semble hésiter, va et vient d’un bout à l’autre de la périlleuse tablette ; il s’arrête : la voix d’un crieur proclame la mise hors la loi des rebelles. Alors l’homme prend son élan, et se jette… Il tombe sur les gens massés au perron, en renverse deux (43) et reste, brisé, sur les marches. C’est Robespierre jeune, – Bonbon (44). L’un des agents du Comité de salut public, Dulac, qui fait partie de l’escorte des conventionnels, l’a vu tomber ; comprenant à ce tragique suicide que l’insurrection est en détresse, il joue des coudes, fonce dans la foule, se glisse, gagne le grand escalier ; quelques hommes déterminés le suivent, bousculant les gens empilés sur les marches et dans les vestibules du premier étage. Une cohue infranchissable bouche la porte de la salle où siège la Commune. Le concierge Bochard, qui, sur l’appel d’un gendarme, est monté en hâte, entre à ce moment dans le salon du Secrétariat par une porte de derrière moins encombrée : il aperçoit Le Bas étendu mort sur le parquet et, tout aussitôt Robespierre se tire un coup de pistolet dont la charge lui perce la joue et passe à trois lignes de Bochard, sur lequel le blessé tombe, éclaboussé de sang, « dans l’embrasure même de la porte ». Au bruit de ce coup de feu, Lescot-Fleuriot, qui préside la Commune, a sauté de son fauteuil, couru jusqu’à la porte du Secrétariat et il reparaît pâle et tremblant ; aussitôt « on entend crier de toutes parts : “Robespierre s’est brûlé la cervelle !” ». C’est à ce moment que Dulac et ses hommes, sabre en main, sont parvenus à fendre la presse et à pénétrer dans la salle de la Commune : une trentaine de municipaux y sont encore, « médusés », et se laissent prendre sans résistance (45). Dulac poursuit jusqu’au Secrétariat par le couloir anfractueux qui y conduit, engorgé d’un entassement humain, mêlée confuse de cris, de bourrades, de coups, de poussées. Du seuil du salon, il voit Robespierre gisant, « près de la table », sous laquelle est caché Dumas qui roule entre ses doigts un flacon d’eau de mélisse.
L’Hôtel de ville est au pouvoir des hommes de la Convention. Dans toutes les galeries la chasse aux rebelles se poursuit en une indescriptible confusion : on ne sait qui est pris et qui échappe : Saint-Just, toujours impassible, à peine décoiffé, se livre sans un mot (46). Hanriot a disparu ; un certain Laroche, compagnon peintre, escaladant le grand escalier, voit un homme qu’un autre emporte sur son dos et abandonne en haut des marches, comme un paquet compromettant : c’est Couthon. Laroche l’interpelle : « Tue-moi », dit l’infirme. L’ouvrier refuse : « Alors, supplie Couthon, mets-moi dans le petit escalier qui est là… » Laroche l’y pousse et reste auprès de lui : « Monte-moi un étage plus haut », gémit Couthon. Il fait très sombre dans le réduit où l’a traîné Laroche et celui-ci ne quitte pas son prisonnier. Durant une heure, le podagre angoissé guette tous les bruits : il voudrait savoir ce qui se passe dans la salle de la Commune ; à une grande clameur de Vive la Convention ! il frissonne : « Je suis perdu ! » Comme on emmène des municipaux arrêtés, il répète : « Je suis perdu ! Donne-moi ton couteau… » Alors Laroche, certain que la victoire n’est plus indécise, appelle : « À moi, camarades ! Je tiens Couthon !… – Malheureux, tu me livres ?… » Mais Laroche est impitoyable : « Il n’y a pas de bon Dieu, il faut que tu y passes !… » Des hommes accourent, apportant des lumières ; l’un d’eux décharge son pistolet sur le paralytique accroupi ; la balle l’atteint au front ; son sang jaillit sur la culotte de Laroche, qui s’esquive (47).

15. Sur la délivrance d’Hanriot, v. Déclarations de Vitou, de Dulac, employé au Comité de salut public, de Laforgue. 2e rapport de Courtois. Pièces justificatives XXXI, XXXIX et XLIII.
16. Merlin de Thionville cite de Carnot un mémoire sur l’artillerie légère daté du 9 thermidor. Correspondance de Merlin , publiée par Jean Reynaud.
17. Mémoires de Barras, I, 189.
18. Moniteur, réimpression, XXI, 339.
19. Archives nationales, F 13 278 2 et C 354, n° 1853. L’éclairage de la Convention et des Comités, dirigé par le citoyen Lange, «illuminateur, rue Avoye», coûtait environ 15.000 livres par trimestre pendant l’hiver. Le Comité de salut public dépensait à lui seul 480 livres de mèches en trois mois.
20. Mémoires de Fievée.
21. Archives nationales, WIA 80. Rapport de Carlier lieutenant en second commandant la deuxième pièce de la section Mutius Scævola.
22. Archives nationales, WIA 80.
23. Déclaration de Guiard, concierge du Luxembourg. Archives nationales, W IA 79.
24. Archives nationales, WIA 80. – «Commune de Paris, Département de Police (minute) – le 9 thermidor, au concierge de la maison d’arrêt de ……… (sic ). Nous t’enjoignons, citoyen, sous ta responsabilité, de porter la plus grande attention à ce qu’aucune lettre ni autre papier ne puisse entrer dans ni sortir de la maison dont la garde t’est confiée… Il t’est pareillement défendu de recevoir aucun détenu, ni de donner aucune liberté que par les ordres de l’Administration de police. Les Administrateurs de police du Département. – Signatures.»
25. Déclaration de Louise Picard, âgée de 14 ans et demi, demeurant chez la citoyenne Fleuriot où elle faisait un service salarié. 2e rapport de Courtois, pièce justificative XXXII, p. 193.
26. La Mort de Robespierre, tragédie en trois actes, en vers, avec des notes où se trouvent des particularités inconnues, par Sérieys.
27. Archives nationales, F7 4436, cité par Wallon, Tribunal révolutionnaire , V, 235-236.
28. Extrait du procès-verbal de la Commune: – «Le citoyen Maire demande qu’une députation soit chargée d’aller chercher Robespierre l’aîné et de lui observer qu’il ne s’appartient pas, mais qu’il doit être tout entier à sa patrie et au peuple.» 2e rapport de Courtois, 196.
29. É. Fleury, Saint-Just et la Terreur, II, 361.
30. Archives nationales, F7 4432.
31. Déclaration de Petit, concierge de la prison de Port-Libre, 2e rapport de Courtois, pièce XXXV, p. 198.
32. D’Héricault, La Révolution de thermidor, 461. Juneau réclama le prix de sa redingote – 120 livres – et de son chapeau – 20 livres.
33. Archives nationales, F7 4432. Déclaration de Robert et de Melin sur une distribution de vin faite à la Mairie, vers dix heures du soir. Ils ont reçu une bouteille pour leur nuit.
34. Archives nationales, WIA 80. Déclaration du citoyen Dinanceau, lieutenant de la compagnie de Mucius Scævola.
35. On attribua généralement à un orage, la défection des sections. La majorité des récits de la nuit du 9 au 10 thermidor, parlent d’une pluie, – et même d’une pluie torrentielle, – tombée vers minuit. Il avait plu un peu, le 9 au matin, à neuf heures un quart, mais il ne tomba pas une goutte d’eau le reste de la journée ni de toute la nuit. Voici le bulletin de l’Observatoire pour ces deux jours: – «Le 9 thermidor – 3 heures 15. Ciel entièrement couvert, calme; 5 heures, même temps; 9 heures, petite pluie à 9 heures 15; midi, quelques éclaircies; 4 heures, temps couvert; 10 heures 15, même temps. – Le 10 thermidor: – 3 heures et demie. Temps couvert, calme; 9 heures, bruine; midi, soleil faible par intervalles, calme; 3 heures, couvert, calme.» Le 9 la température maxima fut, à midi, de 19 degrés 7 (Réaumur); elle s’abaissa jusqu’à 12 degrés 7 vers trois heures du matin, et s’éleva le 10, à 3 heures de l’après-midi, jusqu’à 20 degrés 4. Registre manuscrit d’observations météorologiques. Bibliothèque de l’Observatoire, AF I 14, VI. Un observateur particulier, qui notait avec grand soin, mais sans précisions scientifiques, la température de chaque jour, indique, pour le 9: il a plu un peu le matin – pour le 10: il a plu un peu l’après-midi . Le premier orage qu’il signale est du 12 thermidor, après une journée d’écrasante chaleur. Journal inédit de Célestin Guitard, demeurant place Saint-Sulpice, à l’Académie de Vaudeuil.
36. Récit d’Élisabeth Le Bas.
37. Archives nationales, AF II 47, 365, pièce 26.
38. Mémoires de Barras, I, 194.
39. Elle écrit avoir reconnu Barère et Bourdon. Il ne semble pas que Barère ait été du nombre de ces orateurs ambulants.
40. Déclaration de Dulac. 2e rapport de Courtois, 211.
41. Ou salle de l’Égalité. Déclaration de Bochard, concierge de l’Hôtel de ville. 2e rapport de Courtois, XXXVI, 201.
42. 2e rapport de Courtois, 123.
43. Dont un citoyen Chabru qui restera estropié pour la vie. Archives nationales, D XXXV c2.
44. Commune de Paris. 2e rapport de Courtois. Pièce justificative XXXVIII, 203.
45. Anecdotes relatives au 9 thermidor . Déclaration de Dulac.
46. Éd. Fleury, Saint-Just et la Terreur , II, 364, et Anecdotes de Dulac, citées plus haut.
47. Archives nationales, F7 4766. Déclaration du citoyen Laroche, compagnon peintre.