Arrestation de Robespierre

Nuit du 9 au 10 thermidor an II (27-28 juillet 1794)

La nuit du 9 au 10 Thermidor an II. Arrestation de Maximilien Robespierre, 1794

La nuit du 9 au 10 Thermidor an II. Arrestation de Maximilien Robespierre, 1794

Un incident inaperçu, mais comique, marqua cette séance fameuse. On a vu, que vers midi, le Comité de salut public expédiait l’huissier Courvol à l’Hôtel de ville pour y transmettre au général Hanriot et à l’agent national Payan, l’ordre de venir sur-le-champ à la Convention, afin d’y rendre compte de la situation de Paris. Courvol, huissier des Assemblées depuis les premiers jours des États généraux, était un fonctionnaire expérimenté. Ayant servi la Constituante, la Législative, la Convention, il ne s’étonnait évidemment plus de rien. Pourtant cette journée du 9 thermidor devait laisser en son esprit un souvenir ineffaçable : parvenu à l’Hôtel de ville, il se présenta bravement à Hanriot, lui remit la convocation dont il était porteur, et réclama un reçu. Un reçu ! Hanriot, déjà ivre, rugit de colère : « Je t’en fous ! On n’en donne point dans un moment comme celui-ci. Va dire à tes Jean-f… de scélérats que nous sommes ici à délibérer pour les purger, qu’ils ne tarderont pas à nous voir… » Comme Courvol n’insistait pas et s’esquivait prudemment, le général en chef de l’armée parisienne reprit, s’adressant à ses gendarmes d’ordonnance : « Gardez-moi ce drôle-là ! Vous m’en répondez sur votre tête. » Hanriot aimait à boire ; mais il n’avait pas « le vin mauvais » ; vers trois heures de l’après-midi, il s’attendrit, libéra son prisonnier et lui adressa ces recommandations : « N’oublie pas de dire à Robespierre qu’il soit ferme, et à tous les bons députés qu’ils n’aient pas peur ; nous allons les délivrer de tous les foutus traîtres qui siègent parmi eux. » Courvol reprit donc le chemin des Tuileries : en arrivant à la Convention, au plus fort de la bataille, il crut devoir aviser de l’insuccès de sa mission le président, – c’était Thuriot, – qui, aux premiers mots de l’huissier, et tout en secouant sa sonnette, éclata en fureur : « Allez vous faire f… ! Laissez-moi tranquille ! Tant pis pour vous (1) ! » L’huissier dut regretter les jours lointains des États généraux et les façons mignardes du marquis de Dreux-Brézé.
À l’heure même où Courvol recevait ce deuxième camouflet, Héron partait du Comité de sûreté générale pour s’assurer de la personne d’Hanriot dont l’arrestation venait d’être décrétée (2). Héron était accompagné de deux agents sûrs, Rigogne et Pillé, celui-là même que son diable-gardien protégeait contre tous les risques. Sur la place de Grève, un piquet de cavalerie et une batterie de canons ; dans les escaliers et les couloirs de l’état-major, une foule d’officiers de tous grades et de toutes armes. Héron se faufila parmi cette cohue, parvint jusqu’à Hanriot qui pérorait dans un salon encombré de militaires, et, à haute voix, il communiqua les décisions du Comité au général qui, pour toute réponse, désignant « d’un geste de sultan » aux braves qui l’entouraient, l’audacieux émissaire de la Convention et ses compagnons : « Je vous ordonne de tuer ce scélérat dans l’instant, et la Patrie sera encore une fois sauvée. C’est aujourd’hui que… trois cents scélérats de la Convention doivent être exterminés. Il y a assez longtemps que les patriotes sont dans l’oppression et que les coquins les font incarcérer pour protéger les nobles et les prêtres !… » Sa péroraison fut frénétique : « Poignardez-le ! Poignardez-les tous les trois ! Que je sois délivré dans l’instant ! » Les aides de camp, sabres au clair, se précipitaient ; mais Hanriot s’était jeté sur Héron, lui serrant la main en vieil ami et l’embrassant tendrement, désirant qu’on ne se quittât plus (3) ; puis, réprimant sa sensibilité, il passa dans la pièce voisine et reparut un papier à la main : « Tu mérites la mort, décréta-t-il ; je t’envoie en prison ; ton jugement sera rendu demain. » Héron et ses deux acolytes furent conduits sous bonne garde au violon de la rue du Bouloi.
C’est, sans conteste, à ce moment que Hanriot apprend l’arrestation de Robespierre, car il monte à cheval, et, suivi de quelques aides de camp, au nombre desquels le marchand de bas Deschamps, l’éphémère châtelain de Maisons-Alfort, il se lance à l’assaut de la Convention. Par malheur, dans l’emportement de sa vaillance, il se trompe de direction et se rue, en une galopade effrénée, vers le faubourg Saint-Antoine, quartier parfaitement paisible, d’ailleurs, et dans l’ignorance absolue des événements ; aussi l’ébahissement des habitants du faubourg est grand à la vue de ces cavaliers qui semblent être en déroute et fuir à bride abattue vers Vincennes, tout en criant : « Aux armes ! Les coquins, les scélérats triomphent ! » Les gens rentrent chez eux, plus effrayés qu’enhardis par cette façon d’enflammer les courages. Ils revoient passer Hanriot qui, remis enfin dans la bonne voie, retourne à la place de Grève, entraîne les gendarmes postés devant la Maison commune et, toujours courant, criant, jurant, jetant l’alarme, se dirige par la rue Saint-Honoré vers le Comité de sûreté générale.
Le siège de ce Comité n’était pas aux Tuileries même, mais dans un grand hôtel tout voisin du château et communiquant avec lui par un couloir en planches (4). C’est là qu’avaient été conduits, au sortir de la Convention, Robespierre et ses quatre compagnons ; ils y dînaient quand, soudain, vers cinq heures et demie, – un grand tumulte, une ruée dans l’escalier, des bruits de sabres cognant les marches, – la porte est brutalement poussée : Hanriot apparaît. Avec une impétuosité qui fait plus d’honneur à sa fougue qu’à sa stratégie, laissant ses gendarmes dans la rue, il s’est précipité, suivi de Deschamps et d’un autre, et, bousculant huissiers, employés, garçons de bureau éperdus, a foncé jusqu’au salon où quelques agents gardent ceux qu’il vient délivrer. Mais la porte se referme derrière lui ; il est saisi, lié de cordes, désarmé, ainsi que ses deux acolytes. On le traîne, écumant mais immobilisé, au Comité de salut public.
La foule grossit autour des Tuileries, s’attroupant dans les cours, sur la terrasse, au pied du grand amphithéâtre élevé pour la cérémonie de l’Être suprême ; on l’a conservé en vue de la fête de Bara et Viala qui devait être célébrée le lendemain et qu’un vote de la Convention vient de reporter, en raison des événements, à une date ultérieure. Les groupes, curieux des nouvelles, piétinent sous l’écrasante chaleur, dans les remous d’air brûlant et les nuages de poussière. Tout est très calme autour du palais ; la Convention a suspendu sa séance. Un peu avant six heures, Le Bas est emmené par des agents de la Sûreté générale, jusqu’à son domicile pour assister à l’apposition des scellés (5). Vers sept heures, Hanriot, toujours lié de cordes, traverse les cours, escorté de gendarmes qui le reconduisent au Comité de sûreté ; il est hué au passage. Peu après on apprend que l’Assemblée est rentrée en séance : début lugubre : les nouvelles sont désastreuses : la Commune est en insurrection ; les Jacobins pactisent avec elle ; le tocsin tinte à l’Hôtel de ville ; le rappel bat dans les sections et les quartiers populeux se lèvent. Une force armée considérable se masse à la place de Grève. Les municipaux mettent en liberté Payan, Nicolas, Taschereau et autres, tous ceux dont le Comité de salut public a ordonné l’arrestation. La situation est tragique : d’un moment à l’autre, la Convention peut être assaillie dans son palais par l’armée révolutionnaire ; elle n’a pour défenseurs que ses postes de grenadiers et cent cinquante invalides indisciplinés (6).
Par prudence, le Comité de sûreté générale se débarrasse de ses prisonniers : sauf Hanriot, gardé à vue, tous les autres sont évacués : Couthon est conduit, en fiacre, à la prison de Port-Libre (7) ; Saint-Just à celle des Écossais ; Robespierre, escorté de l’huissier Filleul et des deux gendarmes Chanlaire et Lemoine (8), est emmené, en fiacre également (9), à la prison du Luxembourg ; son frère et Le Bas sont dirigés vers la Force. La malheureuse Élisabeth Le Bas, anxieuse, le cœur tremblant, s’y rend deux heures plus tard ; elle a entassé sur une voiture du linge, un matelas, un lit de sangle, une couverture, pour épargner à son cher Philippe le sordide coucher du cachot. Devant la prison, un rassemblement de braillards ; des délégués de la Commune délivrent les détenus : Élisabeth voit de loin sortir son mari ; il se rend à l’Hôtel de ville où on l’appelle. Il prend le bras d’Élisabeth, la réconforte, l’exhorte à rentrer chez eux… Tout en marchant, « il lui fait mille recommandations au sujet de leur petit Philippe qui vient de naître : – « Nourris-le de ton lait ; inspire-lui l’amour de la Patrie ; dis-lui bien que son père est mort pour elle… » Il était ferme et sombre ; elle pleurait, se serrant contre lui, sanglotant à chaque adieu de son bien-aimé. Enfin, par la rue du Martroi, ils arrivent à la place de Grève ; un dernier baiser ; « Vis pour notre fils ; inspire-lui de nobles sentiments, tu en es digne… Adieu, mon Élisabeth ! Adieu (10)… ». Il s’arracha, gravit les marches du perron, et disparut dans la cohue qui obstruait l’entrée de la Maison commune. Elle dut rester longtemps (11), parmi les canons et les chevaux des troupes amassées devant le vieux palais municipal qu’illuminait, comme aux jours de fête, un cordon de lampions fumant sur la corniche du premier étage (12). Avec son étroite porte centrale, ses deux grandes arches béantes sous les gros pavillons à hautes toitures chargées de monumentales cheminées, qui flanquaient son élégante façade toute bossuée de sculptures et de statues, ses longues lucarnes, ses gargouilles et son mince campanile dont la cloche battait le tocsin (13) comme le pouls fébrile de la ville en émeute, l’Hôtel de ville, merveilleuse masure du XVIe siècle, s’élevait, dans sa vétusté fluette, au fond de la place exiguë et irrégulière, encadré de maisons à pignons, penchées, vermoulues, tendant le ventre. De l’enfoncement des rues tortueuses débouchaient continuellement des bandes armées qui acclamaient les municipaux, à l’aspect des sept fenêtres éclairées de la grande salle où ceux-ci tenaient séance.
Depuis six heures du soir (14), la Commune, en effet, légifère dans le tumulte, mal informée, d’ailleurs, des événements : où sont les députés proscrits, où est Hanriot, l’homme indispensable ? Prisonniers du Comité de sûreté, dit-on. Coffinhal, vice-président du Tribunal révolutionnaire, énergique robespierriste, s’offre à les aller chercher. Vers huit heures, il part, entraîne quelques artilleurs, court à l’hôtel du Comité de sûreté générale, traverse la cour en trombe, enfonce les portes, ne trouve qu’Hanriot, délivre le général ahuri et qui, à peine débarrassé de ses liens, se met à traiter de Jean-f… les gendarmes qui l’ont laissé prendre (15). Il monte à cheval, se rend au Carrousel où ses canonniers attendent depuis trois heures des ordres précis. Il n’a qu’à faire un geste, la Convention est perdue ; l’Assemblée percluse d’émoi, tend la gorge aux massacreurs. Sauf Carnot, que rien ne trouble, et qui travaille solitaire (16), tous les membres des Comités ont déserté leur poste pour se réfugier dans la salle des séances (17). Collot préside : il avertit ses collègues que les locaux de la Sûreté générale sont au pouvoir des scélérats et que « voici l’instant de mourir (18) ». L’heure est solennelle et sinistre ; dans cette sombre et profonde salle qu’éclairent quelques quinquets, deux lustres pendant du plafond de papier peint et les hauts lampadaires à quatre foyers qui s’élèvent de chaque côté de la tribune (19), parviennent assourdies les rumeurs du dehors. Les députés se groupent ou se promènent en causant ; plusieurs dorment (20) ; nulle délibération ; d’instants en instants, soit par un citoyen surgi dans l’ombre de la barre, soit par un collègue qui s’est risqué jusqu’aux anti-salles, ils sont avisés des péripéties de l’attaque imminente : Hanriot harangue ses troupes ; le nombre des assaillants grossit ; les canons chargés à mitraille sont braqués sur le palais (21), et la Convention dont les seules armes sont ses décrets, met « hors la loi » les insurgés et leurs complices. Hors la loi ! c’est la suppression sans phrase, la condamnation à mort, soustraite à l’aléa du procès. Hors la loi Hanriot, Robespierre, Le Bas, Saint-Just, toute la Commune rebelle… Mais que peuvent ces sanctions contre l’émeute déchaînée ?

1. Déclaration de Courvol, huissier de la Convention nationale, 2e rapport de Courtois, p. 199. Pièce justificative XXXV2.
2. Vers les trois heures et demie de l’après-midi, je me suis présenté au secrétariat de l’état-major de la Commune…Rapport au Comité de sûreté générale par le citoyen Héron, chargé de l’arrestation d’Hanriot. B. N. L B41 1182.
3. Tu resteras avec nous; je te mets sous la sauvegarde de la force armée ici présente. » Rapport de Héron.
4. L’hôtel de Brionne, telle était l’ancienne désignation de ce bâtiment, touchait presque au pavillon de Marsan et empiétait sur l’une des cours des Tuileries, à peu près là où se trouve aujourd’hui le Musée des Arts décoratifs. On aperçoit très nettement l’hôtel de Brionne dans la célèbre estampe de Mécou, d’après Carle Vernet et Isabey, quintidi.
5. Ils nous prirent… une correspondance qu’ils ont trouvée dans les papiers de mon pauvre mari, concernant les vols et les rapines faits en Belgique par ces misérables Danton, Bourdon de l’Oise, Léonard Bourdon et d’autres. Jamais on n’en a parlé; ils ont tout fait disparaître…» Récit de madame Le Bas.
6. Sur l’indiscipline des invalides chargés de la surveillance de la Convention, v. Archives nationales, C 354, 1848. La pièce est de fructidor.
7. L’Hôpital de la Maternité actuel.
8. Déclaration du gendarme Chanlaire, 2e rapport de Courtois, 113.
9. Déclaration de Guiard, concierge de la prison du Luxembourg, WIA 79.
10. Récit de madame Le Bas, Stéphane Pol, ouvrage cité, 138.
11. D’après son récit, rapproché des documents officiels, c’est vers neuf heures et demie du soir, – au plus tard dix heures, – que se place cette séparation; or c’est seulement vers minuit que madame Le Bas reprit le chemin de sa maison puisque, en revenant par les quais, elle rencontra les conventionnels à cheval, parcourant les rues pour proclamer la mise hors la loi des insurgés.
12. Déclaration de Brochard, concierge de la Maison commune – À dix heures on m’a ordonné de mettre des lampions pour éclairer la place. 2e rapport de Courtois, 201.
13. La cloche du beffroi de l’Hôtel de ville pesait 5.500 livres et datait de 1609. Elle devait sonner un ton plus bas que la cloche du Palais de justice, cloche royale. Elle fut détruite en 1871. Louis Lambeau, L’Hôtel de ville de Paris , 21.
14. Déclaration du concierge Brochard.