Arrestation de Robespierre par Charles-André Méda

Notice historique sur la vie De Charles-André Méda.

Charles-André Méda appartenait à une famille de Paris connue dans le commerce.
Ayant, dès son enfance, montré du goût pour l’état militaire4 il entra, à l’âge de dix-sept ans, dans la garde constitutionnelle de Louis XVI.
Au 20 juin 1792 il était de garde aux Tuileries. La horde révolutionnaire, à laquelle il disputait l’entrée des appartements, l’entraîna dans le jardin, et allait le sacrifier à sa fureur, lorsqu’un de ses parents arriva à la tête d’un détacher ment de .gendarmerie, et le sauva en disant avec une rare présence d’esprit : « Gendarmes, arrêtez cet homme : c’est un scélérat dont j’ai depuis longtemps le signalement; il périra sur l’échafaud avec ses complices. »
Après le 10 août, Méda, pour sauver sa vie, entra dans un escadron de gendarmerie composé presque entièrement des hommes du 14 juillet, ou il fut surnommé Veto par ses camarades ; son opinion, qu’il ne put pas toujours renfermer au fond de son cœur, l’y exposa à des désagréments sans nombre et souvent à de grands dangers.
Enfin le 9 thermidor arriva. Méda vit qu’il était possible de renverser les hommes sanguinaires qui opprimaient la France ; il s’arma contre eux sans balancer et les poursuivit sans relâche jusque dans leurs derniers retranchements.
Ici se présente un spectacle peu commun dans l’histoire : on voit un soldat sortir de la foule et s’élever tout d’un coup à la hauteur d’un homme habitué depuis longtemps au commandement.

On le voit réparer toutes les fautes des hommes auxquels il était destiné à obéir ; enfin, on le voit décider, en quelques instants, par sa prudence et par son courage, une des journées les plus importantes de notre histoire. Qu’on examine avec attention tout ce qu’a fait Méda dans cette journée si féconde en évènements, et l’on en conviendra sûrement avec nous : c’est à lui, à lui seul que la France en doit tout le succès; et si ceux qui tenaient à cette époque les rênes du gouvernement ont été justes, ils doivent avoir décerné des récompenses extraordinaires à un homme qui avait tant fait pour sa patrie. On va voir quelle récompense il en reçut.
Méda fut présenté à la Convention dans la matinée du 10 thermidor, ainsi qu’on peut le voir
au Moniteur et dans tous les journaux du temps ; mais de quelle manière le fut-il ? Si Léonard Bourdon, sous les yeux duquel il avait agi, eût voulu dire toute la vérité, il l’eut présenté comme un homme qui avait conçu, qui avait dirigé, qui avait même exécuté, presque seul, une grande entreprise dont personne n’aurait osé croire la lin si prochaine; mais ce représentant ne put résoudre son amour-propre à un pareil sacrifice; et, s’attribuant sans pudeur tout l’honneur de cette journée, il ne présenta Méda que comme un brave soldat qui avait bien exécuté ses ordres. Méda fut très-sensible à cette injustice; peu s’en fallut même qu’il ne réclamât publiquement contre un procédé aussi déloyal : cependant il ne l’osa pas. Il faut le dire aussi : ce qui contribua beaucoup à l’empêcher de faire éclater son ressentiment, ce furent les bonnes dispositions dans lesquelles la Convention paraissait être à son égard ; ce fut l’espoir de voir bientôt ses services dignement récompensés par cette assemblée. Mais laissons-le détailler lui-même toutes les marques de reconnaissance qu’il reçut de tous ces hommes auxquels il venait de sauver la vie, ainsi qu’il l’a fait dans un post-scriptum joint à. son Précis, et que nous n’avons pas cru devoir conserver, parce qu’il ne contient que quelques faits purement personnels qui trouveront plus naturellement ici leur place.
Les coups que j’avais reçus à la tête au beaucoup de sang s’était extravasé, m’obligèrent à me faire saigner et à garder le lit pendant plusieurs jours. Lorsque je fus guéri, j’allai au comité de salut public pour savoir ce qu’il comptait faire en ma faveur. Billaud-Varennes et Collot-d’Herbois, auxquels je m’adressai d’abord, m’écoutèrent peu et me semblèrent même fâchés contre moi. J’allai trouver, à àa section de la guerre, le citoyen Carnot qui me demanda la place que je voulais, et que j’avais, dit-il, si bien méritée. Un de ses secrétaires, nommé Audouin, voulait me nommer adjudant général. J’observai que j’étais encore bien jeune et sans connaissances pour être général ; que je désirais auparavant m’instruire dans, l’état-major de l’armée du Nord, commandée par le général Pichegru.
– Hé bien, c’est bon, mon ami, me dit le citoyen Carnot ; nous arrangerons cela : reviens dans quelques jours.
Quel fut mon étonnement de me voir nommé, deux jours après, sous-lieutenant au cinquième régiment de chasseurs à cheval ! J’allai aussitôt an comité de salut public pour lui faire connaître que je n’acceptais point cette place, attendu que j’en espérais une plus avantageuse dans mon corps.
– Tu es bien hardi, me dit Billaud-Varennes, de ne pas vouloir de cette place ; n’est-elle pas assez bonne pour toi ? Tu es nommé, pars pour ton régiment ; sinon tu seras considéré comme officier suspect et traité comme tel.
Ce discours m’atterra. J’allai trouver le citoyen Carnot ; je lui rappelai ses promesse : – Que veux-tu ? me dit-il, je ne suis pas le maître : ils t’en veulent beaucoup. Crois-moi, pars promptement pour ton régiment ; tu réclameras plus tard.
Je lui observai alors qu’étant simple gendarme je ne pouvais pas m’équiper à mes frais ; et, sur sa demande, le comité m’autorisa à prendre dans les magasins de la République tout ce qui me serait nécessaire pour mon armement et mon équipement, mais à charge, par moi, de le payer par une retenue mensuelle sur mes appointements. Voilà donc la récompense que Méda reçut pour les services immenses qu’il avait rendus à son pays dans la journée du 9 thermidor ! Il fut nommé sous-lieutenant par une assemblée qui ne s’était jamais astreinte à aucune règle dans la distribution des honneurs militaires, et qui avait tiré les Santerre, les Rondin, les Henriot et tant d’autres, des derniers rangs de l’armée pour les élever tout d’un coup au grade de général en chef (1).
Encore se fût-il estimé heureux si, après lui avoir donné cette chétive récompense, on eût bien voulu l’oublier ensuite et le laisser parcourir sans obstacle une carrière dans laquelle ses talents et son courage lui assuraient des succès rapides ; mais , à l’accueil qu’il reçut de quelques-uns de ses chefs, révolutionnaires exaltés, il ne s’aperçut que trop qu’on ne l’avait point oublié, et il put craindre que la haine des partisans de Robespierre ne le poursuivît pendant toute sa vie et ne lui fermât tout avancement.
Cependant il eut, au bout de quelques mois un rayon d’espoir. Il apprit que la Convention avait commencé à chasser les Jacobins des administrations à la suite des évènements de germinal et de prairial an III. Du fond de la Hollande., où il était alors, il écrivit aussitôt à Carnot pour lui rappeler ses promesses ; mais il n’en obtint, même pas de réponse (2).
En l’an V, il obtint un congé et vint à Paris. Il vit Tallien qui le reconnut et le présenta au Directoire. Le directeur Barras, qui avait pu mieux que personne apprécier ses services au 9 thermidor, fâché de l’oubli dans lequel on l’avait laissé, voulait le nommer chef d’escadron ; mais le ministre de la guerre Schérer s’y opposa en rappelant au Directoire qu’il s’était ôté, par un précédent arrêté, la faculté de nommer à aucun grade supérieur : en conséquence, il fut seulement nommé capitaine à la suite au douzième régiment de chasseurs à cheval.

Méda fit dans ce grade plusieurs campagnes ; mais ce fut en vain qu’il y déploya toutes les qualités qui constituent un bon officier : ce fut en vain qu’il fit des prodiges de valeur aux avant-postes du camp de Bâle qu’il commandait en l’an VIII ; ce fut même en vain que le général Moreau le recommanda au gouvernement de la manière la plus honorable : il était écrit que chaque grade serait pour lui le prix de plusieurs années de patience. Ce ne fut qu’en l’an IX, sous le consulat, qu’il obtint de l’avancement en passant chef d’escadron au septième de hussards.
C’est à cette époque qu’il composa son Précis historique du 9 thermidor. Il crut devoir l’adresser au ministre de la guerre et lui demander la permission de le faire imprimer ; mais, par suite du système que le chef du gouvernement consulaire du système que le chef du gouvernement consulaire s’était fait au sujet de la presse, et dans lequel nous l’avons vu persévérer jusqu’à sa chute avec tant d’opiniâtreté, cette permission lui fut refusée ; et, pendant tout le temps qu’ont duré le consulat et l’empire, cet ouvrage n’a pu être connu que d’un très-petit nombre de parents et d’amis de l’auteur (3).
Méda fut nommé commandant de la Légion d’honneur en 1804, colonel du premier de chasseurs en 1806, baron de l’empire en 1808, et il y a tout lieu de croire qu’il fut parvenu rapidement à de plus grands honneurs, s’il eût pu se plier aux habitudes de la nouvelle cour ; mais il fut oublié ainsi que tous les officiers qui se bornèrent à laisser parler leurs services ; il était encore colonel du premier de chasseurs, après six ans de grade, lorsque la campagne de Russie s’ouvrit.
Il fit cette campagne comme il avait fait celles de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram ; comme il avait fait toutes ses campagnes, avec la plus grande distinction. Par l’accueil flatteur qu’il recevait de ses chefs, il pouvait compter cette fois sur un avancement prochain ; mais il était arrivé au terme de sa carrière. Il eut une jambe emportée par un boulet de canon à la bataille de la Moskova, dans une charge brillante qu’il faisait à la tête de son régiment, et après avoir vécu assez longtemps
encore pour apprendre qu’il était nommé général de brigade, il mourut au milieu des chants de victoire que ses compagnons d’armes faisaient encore entendre, mais pour la dernière fois.
Ainsi périt, à la fleur de l’âge, un homme que la nature avait destiné aux plus grandes choses, et qui eût certainement atteint les plus hautes dignités militaires, si la haine des partisans de la terreur ne l’eût pas retenu dans les derniers rangs de l’armée pendant tout le temps de la Révolution ; mais, s’il n’a pu parvenir au faîte des honneurs dans sa carrière, s’il n’a pu attacher son nom à quelques-unes de ces grandes journées qui font aujourd’hui l’orgueil de tant de familles, il n’en vivra pas moins dans la postérité. Tous les bons Français, tous les amis de l’humanité prononceront toujours avec reconnaissance le nom du héros du 9 thermidor!

1. Il faut rendre justice â qui elle appartient, Ce n’est point par l’ordre de la Convention, c’est même contre le vœu de cette assemblée que cette injustice fut commise par le comité de salut public. La conduite de ce comité tient à des circonstances aujourd’hui bien connues. Pour faire le 9 thermidor, le parti de la montagne avait été obligé de se rapprocher du parti modéré qu’il avait opprimé jusqu’alors, et il en était résulté un événement que l’on n’aurait osé espérer, c’est que ce dernier parti, dont le courage s’était retrempé dans ce moment de crise, n’avait plus voulu se soumettre à ses anciens dominateurs, après avoir vaincu avec eux, et avait pris le dessus dans la Convention.
Mais si le parti modéré fut, dès l’origine, assez fort pour empêcher ses anciens ennemis de reprendre en grand l’exécution de leur affreux système il ne le fut point assez pour les empêcher de se livrer à mille vexations particulières, à mille injustices de détail dans les comités et les administrations qu’ils remplissaient seuls depuis deux ans, et où leur habitude des affaires les rendait assez difficiles à remplacer ; ce ne fut que longtemps après que la Convention parvint à se délivrer de tous ces hommes qui, dès le 10 thermidor, regrettaient déjà hautement d’avoir frappé un chef qui pouvait bien leur donner la mort, mais qui ne leur eût peut-être jamais ôté les habitudes féroces dont ils s’étaient fait un besoin.
(Note de l’éditeur.)

2. Il n’y eut, en l’an III, qu’un petit nombre de Jacobins expulsés : ce n’est qu’après les évènements du mois de prairial an IV, que la Convention en purgea tout-à-fait les administrations.
Quant à Carnot, son silence ne tenait pas seulement à la multitude des affaires ; il tenait encore à une autre cause. Carnot, qui ne s’était occupé que des opérations militaires pendant tout le temps de la terreur, et auquel on n’avait prêté aucune part dans les horreurs commises par le comité de salut public, Carnot s’était laissé entraîner par un inconcevable mouvement de générosité, au point de réclamer la solidarité avec ses indignes collègues, lorsqu’il les avait vus attaquer dans la Convention. Dans cette nouvelle situation il n’avait garde de tenir les promesses qu’il avait faites à ceux que ses anciens amis poursuivaient de leur haine.
(Note de l’éditeur.)

3. Ayant eu dans le temps connaissance de l’ordre qui avait été donné à Méda au sujet de ce précis, et ne l’ayant pas vu pendant les dernières années de sa vie que son service l’a obligé de passer dans les pays étrangers, nous craignions que cet ouvrage ne fût perdu pour toujours, mais nous en avons retrouvé récemment une copie entière de sa main dans des feuilles dispersées au milieu d’une foule de papiers qu’il avait laissés à sa famille il y a plus de vingt ans , et c’est ce manuscrit authentique que nous livrons à l’impression.
(Note de l’éditeur.)

Précis historique des événements qui se sont passés dans la soirée du neuf thermidor.

Le 9 thermidor an II, à deux heures du soir, l’escadron de gendarmerie, dit des hommes du 14 juillet, caserné au Petit-Luxembourg, dont je faisais partie, reçut du général en chef Henriot l’ordre de se rendre en toute diligence à la Maison commune.
A deux heures et demie, nous étions en bataille, sur la place de la Commune ; le peuple paraissait agité ; nous demandons quelle en est la cause : en nous donnant des cartouches, ce qui ne s’était jamais fait dans les émeutes précédentes, on nous dit que c’est pour marcher contre les prisonniers de la Force qui se sont révoltés. En ce moment arrivent sur la place différents bataillons des sections de Paris ; le général Henriot est à leur tête avec tout son état-major ; il les harangue, mais l’éloignement nous empêche d’entendre. Son discours fini, on crie Vive la République ! Vivent les bons patriotes ! Vive Robespierre ! Henriot quitte l’infanterie et vient à nous en disant : « Allons, braves gendarmes, au galop ; allons délivrer les patriotes ! »
Nous rompons par la droite et nous suivons le général par les quais, en renversant une foule de citoyens avec nos chevaux. Je ne savais que penser d’une telle conduite, lorsqu’un jeune citoyen, qui était avec son épouse sur le quai de la Ferraille, et qui paraissait instruit des décrets que la Convention venait de rendre, dit à Henriot : « Tu n’es plus général, tu es un brigand ; gendarmes, ne l’écoutez pas, il est en arrestation. » Un aide-de-camp du général donne un coup de sabre à ce jeune homme, le fait traîner au corps-de-garde de la Commune, et nous poursuivons toujours au galop par la rue de la Monnaie et la rue Saint-Honoré en répandant partout la terreur.
Arrivés sur la place du Palais-Egalité, Henriot reconnaît plusieurs membres de la Convention. Il les injurie et nous ordonne de les arrêter. Ces citoyens cherchant à s’échapper, il court lui-même après eux. Le citoyen Merlin de Thionville reste seul sous ma garde. Un de mes camarades voulait le conduire en prison ; mais je parvins à l’en empêcher, en lui disant que ce citoyen était représentant du peuple, que son caractère était sacré, qu’il fallait attendre de nouveaux ordres. Henriot, nous ayant rejoint, fait conduire le citoyen Merlin au corps-de-garde du Palais et nous emmène au comité de sûreté générale. Nous étions sur deux rangs ; j’étais le second du premier rang. Henriot entre dans la cour, et, mettant pied à terre avec ses aides-de-camp, sans donner aucun ordre à notre commandant, il va pour entrer dans les bureaux ; mais les grenadiers du poste lui en refusent l’entrée : alors il vient à nous furieux, et, mettant le sabre à la main, il s’écrie : « Allons, braves gendarmes, pied à terre ; allons délivrer les patriotes que ces f…. gueux-là tiennent en prison. »

La tête de la colonne qui était entrée dans la cour met pied à terre, et nous suivons, au nombre de six ou de sept le général et ses aides-de-camp le sabre à la main.
Les grenadiers croisent la baïonnette sur nous ; et le combat allait s’engager, lorsqu’un gros huissier de la Convention, que je crois être le citoyen Fontaine, se jette au milieu de nous en criant : « Arrêtez, gendarmes ; il n’est plus votre général, il est en arrestation : voyez la loi, obéissez-y ! »
Ces paroles arrêtent Henriot et sa suite. Les grenadiers, profitant de ce moment d’incertitude, tombent sur les aides-de-camp. Henriot voulait se défendre ; mais, indigné de sa conduite passée, je le saisis au milieu du corps en lui conseillant de se rendre ; ce qu’il fait sans résister : et aussitôt on l’enchaîne, ainsi que ses aides-de-camp (1).
Cet homme qui, un moment auparavant, insultait, écrasait les citoyens, était alors craintif et implorait la pitié de tout le monde. Le représentant Amar vient à lui et l’injurie ; Henriot tout stupéfait lui répond comme un homme égaré : « Mais, Amar, je ne sais ce-que vous me reprochez, j’ai fait tout ce que vous m’avez dit. – Tais-toi, monstre, reprend vivement Amar ; gardes, citoyens, qu’on le traîne au cachot ! » Et il disparaît.

Il était alors quatre heures. Dans d’autres salles du comité on interrogeait Robespierre et les autres conjurés arrêtés. J’ignore ce qui se passait à la Convention ; mais une grande faute qu’elle fit, ce fut de ne pas nommer un autre général pour commander la force armée de Paris lorsqu’elle eut décrété Henriot d’arrestation, et l’on verra par la suite comment cette faute faillit compromettre tout le succès de cette journée (2).
Cependant tout paraissait tranquille autour de la Convention ; l’interrogatoire de Robespierre et de ses complices étant terminé sur les six heures, on les fait monter dans différentes voitures pour les conduire les uns aux Carmes, les autres à Saint-Lazare ; mais les voitures sont arrêtées, les gendarmes d’escorte maltraités, et les prisonniers délivrés et conduits en triomphe à la Maison commune. Arrivés là, les conjurés s’érigent en comité de gouvernement exécutif pour sauver le peuple, ainsi que le prouvent différents papiers trouvés sur Robespierre, et ils prennent un arrêté par lequel une députation armée doit se rendre au comité de sûreté générale pour réclamer Henriot et ses aides-de-camp.Il était alors près de huit heures. Le tocsin sonnait à la Commune, et le tumulte grossissait autour de la Convention qui commençait à s’assembler. J’allai rendre compte au comité de salut public de cette situation, ainsi que de la délivrance des conjurés, dont venaient de m’instruire quelques-uns de mes camarades qui les avaient escortés (3).Les membres du comité de salut public étaient fort embarrassés : je me mêlai à leur séance, et je leur dis qu’il n’y avait qu’un parti à prendre ; qu’il fallait marcher sur-le-champ contre la Commune et arrêter tous ceux qui s’y trouveraient, sans leur laisser le temps de se reconnaître. On s’arrête à cette idée ; mais ou n’avait point d’officier (4).On me propose le commandement ; j’observe que je ne suis qu’un simple gendarme, que j’ai des chefs. « Eh bien ! tu en auras plus de mérite, » me dit le citoyen Carnot. Enfin j’accepte. Aussitôt on me donne par écrit l’ordre de commander sous la Convention, d’aller mettre en arrestation tous les membres de la Commune de Paris et de rendre compte de demi-heure en demi-heure. Je ne
donne pas le temps de transcrire cet ordre sur les registres du comité ; je le mets dans la ganse de mon chapeau, et je vole au comité de sûreté générale pour le montrer à mes officiers et l’exécuter, coûte qui coûte (5).
Coffinhal, qui en était le président, entre dans la seconde salle avec les canonniers, se place près de la grande table, et dit : « Au nom du peuple souverain, nous vous demandons Henriot et ses amis que vous retenez prisonniers. » Le Comité est obligé de céder, et Henriot, remis en liberté, paraît au bout de quelques instants ; il saute sur la table, embrasse ses amis et crie :
« Vive Robespierre ! vivent les bons patriotes! vivent les braves canonniers qui délivrent leur général ! »
Ne pouvant rien au milieu d’un pareil désordre, je sors dans la cour ; Henriot m’y suit un moment après ; Voyant ses chevaux qui étaient encore avec les nôtres, il monte à cheval, puis il demande où sont les lâches gendarmes qui l’ont arrêté à trois heures. Mes camarades s’écrient aussitôt, c’est Méda ! c’est Méda ! ce b….. de Véto (6) ! A mort, s’écrient les canonniers en frappant sur leurs pièces avec leurs sabres, à mort!
Grâce au tumulte et à l’obscurité, je me sauve en passant sous le ventre de plusieurs chevaux, et je cours au comité de salut public pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer sous mes yeux.
Je ne trouve personne à ce comité ; ses membres étaient à l’assemblée : j’y vais, je les trouve réunis dans la petite salle qui était derrière le fauteuil du président.
Je leur fais part de la mise en liberté d’Henriot. — Tu es un traître, me dit Barère ; il fallait lui brûler la cervelle. — Mais, citoyen, on ne tue pas ainsi les gens ! — Tu es un scélérat ! Grenadiers, arrêtez-le ! — Non, non, dit le citoyen Carnot : c’est notre bon gendarme. —Ah! oui, reprend Barère. —Puis il me demande encore quelques renseignements et il retourne à la tribune où il fait décréter une proclamation à la Nation, la mise hors la loi de tous les conjurés, la nomination d’un nouveau général pour Paris (le citoyen Barras), et l’envoi de vingt-quatre représentants dans les sections (7).
Pendant ce temps Henriot avait débauché le peu de troupes qui restaient autour de la Convention, en leur disant que son innocence avait été reconnue, qu’on lui avait rendu le commandement de Paris, et qu’il fallait se réunir à la Maison commune où était le danger. J’arrive cependant encore assez tôt pour retenir un bataillon du Panthéon commandé par le citoyen Sans-Gêne, et le reste de mes camarades que le lieutenant Bruel avait réunis et conduisait à la Maison commune, parce que, disait-il, il faut toujours suivre son général. Bruel voulant me résister, je l’arrête, et quelques-uns de mes camarades, qui m’auraient peut-être livré un moment auparavant à la fureur des partisans de Robespierre, me soutiennent jusqu’au moment où les vingt-quatre représentants, dont l’envoi dans les sections venait d’être ordonné par la Convention, sortent de la salle. Alors je fais mettre pied à terre à plusieurs gendarmes. Les représentants montent leurs chevaux et s’en vont dans les différents quartiers de Paris (8).
Les représentants Legendre, Lanthenas et Léonard Bourdon, escortés de deux de mes camarades et de moi, vont à la section de la Halle-au-Blé. Cette section, recevant à la fois des ordres de la Convention et de la Commune, était dans la plus grande incertitude, mais la présence des Représentants la détermine en faveur de la Convention. Le représentant Legendre nous quitte et va faire fermer la salle des Jacobins, rue St. Honoré, pendant que nous courons dans les sections des Enfants de la Patrie, des Arcis, des Lombards, des Gravilliers, faire prendre les armes aux citoyens. La section des Gravilliers, commandée par le citoyen Martin, était sous les armes : à la voix de Léonard Bourdon elle nous promet ses services et elle se met en mouvement avec nous pour marcher contre la Commune (9).
Léonard Bourdon me nomme commandant de l’attaque. Les officiers et les soldats, me voyant partout, m’écoutent volontiers ; d’ailleurs je leur montre dans la ganse de mon chapeau l’ordre que le Comité de salut public m’a donné. J’arrête la tête de la colonne à St. Merry : j’appelle Léonard Bourdon pour combiner avec lui mon plan d’attaque. Je lui propose d’attaquer la commune par le quai Pelletier et la rue du Mouton pendant que je la tournerais avec quelques compagnies de braves, par le St. Esprit, et que je renverserais tout ce qui me serait opposé ; il me laisse entière liberté.
En ce moment débouche de la rue de la Verrerie une compagnie de canonniers qui, ne recevant aucun ordre à la Commune où elle s’était rendue, s’en retournait à sa section (10) ; le représentant Léonard Bourdon la fait joindre à ma colonne, et par les renseignements que me donne son chef je décide tout de suite mon mouvement : « Par ce que dit le capitaine, dis-je à Léonard Bourdon, vous voyez qu’il n’y a aucun ordre à la Commune ; tombons donc sur ceux qui s’y trouvent sans leur laisser le temps de se reconnaître ; descendons le quai sans bruit : quand nous arriverons sur la place l’artillerie se mettra sur sa gauche en bataille au pas de charge et de suite en batterie, et la troupe se formera en partie derrière pendant que le reste, conduit par le commandant Martin, longera le parapet jusqu’à l’arcade St. Jean, et ira prendre en flanc les vingt pièces de canons qui défendent l’entrée de la Commune.
La tête de la colonne se met aussitôt en mouvement dans l’ordre que je viens de dire. Un bruit terrible s’élève ; mes dix pièces sont en batterie : celles qui me sont opposées s’y mettent aussi ; alors je me jette entre les deux lignes ; je cours aux canonniers qui se mettent en action contre nous. Je leur parle de patrie, de respect pour la représentation nationale, du dépôt confié par la France aux Parisiens. Enfin, je ne me souviens pas trop bien de ce que je leur dis ; mais leur réponse fut de mettre leurs pièces en batterie avec les nôtres.
Voyant une telle négligence de la part d’Henriot, j’espère beaucoup de mon entreprise. Le commandant Martin, n’ayant point trouvé d’obstacle, arrive avec sa colonne en tirant une diagonale à gauche sans avoir suivi le chemin tracé plus haut. Je lui fais voir le désordre qui règne autour des conjurés ; je lui fais sentir combien il est important d’en profiter. Je mets pied à terre ; je prends mes pistolets ; je les mets dans ma chemise; et, montrant la salle du conseil de la Commune aux grenadiers qui m’entourent, je leur dis : « C’est là qu’il faut aller ! des gendarmes trompés sont encore en ordonnance près de Robespierre : montons, je me dirai de leur nombre et je parviendrai près de lui ; faites bien attention à moi, et suivant que vous me le verrez faire, criez vive Robespierre ou vive la République ! »
Les grenadiers ne disent pas non ; mais ils me suivent lentement. L’escalier de la Commune est rempli des partisans des conjurés ; à peine pouvons-nous passer sur trois de front. J’étais très-animé, je monte rapidement et je suis déjà à la porte de la salle de l’assemblée de la Commune que les grenadiers sont encore bien loin.
Les conjurés sont assemblés dans le secrétariat, et les approches bien fermées. J’entre dans la salle du conseil en me disant ordonnance secrète. Je prends le couloir à gauche : dans ce couloir je suis assommé de coups sur la tête et sur le bras gauche, avec lequel je cherche à parer, par les partisans des conjurés, qui ne veulent pas me laisser passer, quoique je leur dise que je suis ordonnance secrète. Je parviens cependant jusqu’à la porte du secrétariat : je frappe plusieurs fois pendant qu’on me frappe toujours ; enfin la porte s’ouvre.
Je vois alors une cinquantaine d’hommes dans une assez grande agitation ; le bruit de mon artillerie les avait surpris. Je reconnais au milieu d’eux Robespierre aîné ; il était assis dans un fauteuil, ayant le coude gauche sur les genoux, et la tête appuyée sur la main gauche. Je saute sur lui, et, lui présentant la pointe de mon sabre au cœur, je lui dis : « Rends-toi, traître ! » Il relève la tête et me dit : « C’est toi qui es un traître, et je vais te faire fusiller ! » A ces mots je prends de la main gauche un de mes pistolets, et, faisant un à droite, je le tire. Je croyais le frapper à la poitrine, mais la balle le prend au menton et lui casse la mâchoire gauche inférieure (11) ; il tombe de son fauteuil. L’explosion de mon pistolet surprend son frère qui se jette par la fenêtre. En ce moment il se fait un bruit terrible autour de moi, je crie, vive la République ! mes grenadiers m’entendent et me répondent : alors la confusion est au comble parmi les conjurés, ils se dispersent de tous les côtés, et je reste maître du champ de bataille.
Robespierre gisant à mes pieds, on vient me dire qu’Henriot se sauve par un escalier dérobé ; il me restait encore un pistolet armé, je cours après lui. J’atteins un fuyard dans cet escalier : c’était Couthon que l’on sauvait. Le vent ayant éteint ma lumière, je le tire au hasard , je le manque, mais je blesse à la jambe celui qui le portait. Je redescends, j’envoie chercher Couthon , que l’on traîne par les pieds jusque dans la salle du conseil général ; je fais chercher partout le malheureux que j’avais blessé , mais on l’avait enlevé sur-le-champ.

Robespierre et Couthon sont étendus au pied de la tribune. Je fouille Robespierre, je lui prends son portefeuille et sa montre que je remets à Léonard Bourdon, qui vient en ce moment me féliciter sur ma victoire et donner des ordres de police (12).
Les grenadiers se jettent sur Robespierre et Couthon, qu’ils croient morts et les traînent par les pieds jusqu’au quai Pelletier. Là ils veulent les jeter à l’eau ; mais je m’y oppose et je les remets à la garde d’une compagnie des Gravilliers. Le jour venu, on s’aperçoit qu’ils respirent encore ; je les fais conduire aussitôt à l’infirmerie de la Conciergerie : rien ne peut se comparer aux souffrances qu’ils ont dû éprouver pendant une agonie de dix-huit heures.
L’ordre étant rétabli autour de la Commune, Léonard Bourdon m’emmena à la Convention, à laquelle il me présenta et par laquelle furent rendus différents décrets en ma faveur, ainsi que le constatent l’extrait du Moniteur et l’extrait des procès-verbaux de la Convention, que je joins ici.
Tels sont, Citoyen Ministre, les évènements du 9 thermidor, dans lesquels j’ai figuré comme acteur on comme spectateur, et dont plusieurs me semblent digues d’être consignés dans l’histoire. S’il s’élevait des doutes sur quelques-uns d’entre eux, il suffirait de me les faire connaître : rappelant aussitôt les faits à la mémoire des citoyens qui étaient présents et que je nomme dans ce précis, je suis assuré qu’ils s’empresseraient de les confirmer par des témoignages qui ajouteraient encore à la part que je réclame dans le succès de cette journée.

Paris, ce 30 fructidor an X.

Signe, MÉDA, chef d’escadron au 7eme de hussards.

1. Sans doute on peut dire que l’huissier Fontaine fut la cause première de l’arrestation d’Henriot, en faisant connaître aux gendarmes le décret qui ordonnait cette arrestation ; mais il y a tout lieu de croire que son discours n’eût pas suffi pour empêcher Henriot d’exécuter son projet. L’étonnement, l’hésitation que ce discours produisit, n’eussent duré qu’un instant ; Henriot eût bientôt repris tout son ascendant sur cette masse d’hommes habitués à la plus servile obéissance (et dont la plus grande partie d’ailleurs n’avait pas pu entendre ce que Fontaine venait de dire) ; mais lorsqu’il vit un de ces hommes, sur l’aveuglement desquels il comptait, se déclarer ouvertement contre lui, il fut consterné et il fut arrêté avant d’avoir pu se reconnaître.
(Note de l’éditeur.)

2. Barère avait fait adopter vers trois heures une nouvelle organisation pour la garde nationale de Paris, par suite de laquelle les chefs de légion devaient avoir chacun à leur tour le commandement en chef ; mais il s’aperçut bien, quelques heures après, que c’était une grande faute d’avoir supprimé cette place importante dans les circonstances graves où la Convention se trouvait, et il en demanda le rétablissement en faveur de Barras, vers dix heures du soir.
(Note de l’éditeur.)

3. Ceux qui étaient avec Robespierre aîné le conduisirent en triomphe à la Mairie et à la Maison commune, et restèrent près de lui jusqu’à sa chute. On ne peut cependant supposer de mauvaises intentions à. ces gendarmes; ils étaient au cabaret, lorsque minuit, en me disant un des leurs, je parvins jusqu’à Robespierre.
(Note de l’auteur.)

4. Le capitaine Martin et le lieutenant Bruel, officiers crapuleux qui nous commandaient, étant ivres, n’avaient encore paru nulle part.
Ces individus et quelques autres, qui n’étaient que des soldats d’infanterie, s’étaient fait nommer officiers lors de la formation de l’escadron, à force de vin, par les plus basses intrigues, et surtout en montrant de faux états de service dans la cavalerie ; mais depuis, les uns ont été destitués et les autres réformés.
(Note de l’auteur.)

5. Méda ayant perdu, par suite du mouvement qu’il s’est donné pendant la nuit du 9 au 10 thermidor, l’ordre dont il est ici question, nous avons fait des recherches pour savoir si cet ordre n’aurait point été transcrit sur les registres du comité après son départ, et en obtenir, en ce cas , une copie ; mais on n’a pu nous donner de réponse, ni aux archives du royaume, ni au ministère de l’intérieur, ni à la préfecture de police, ni dans les bureaux du conseil d’État où nous nous sommes adressés successivement, attendu que la plupart des papiers des comités de la Convention n’existent plus , ou ont été disséminés dans les différentes administrations qu’ils pouvaient concerner. Au surplus , nous ne pensons pas que cette circonstance puisse influer en rien sur l’opinion des lecteurs : ceux qui ont connu Méda savent bien qu’il était incapable de dire une chose qui n’eût pas été de la plus exacte vérité ; et ceux qui liront son récit, qui porte si bien dans tous ses points l’empreinte de la sincérité, seront bien persuadés qu’il n’a rien dit que de véritable, en rapportant ce fait assez important et tout-à-fait inconnu jusqu’à ce jour, mais cependant très facile à concevoir au milieu du désordre qui régnait de tous côtés.
(Note de l’éditeur.)

6. Ils m’appelaient Veto, parce que j’ai servi dans la garde constitutionnelle de Louis XVI.
(Note de l’auteur.)

7. C’est vers dix heures du soir, c’est-à-dire, après avoir perdu plus de deux heures en discussions inutiles, que la Convention prit ces mesures sur la proposition de Barère. Ces dispositions étaient assez importantes ; elles prouvent même que la Convention commençait à juger assez bien sa position, puisqu’elle se résolvait à prendre l’offensive, qu’elle eut dû prendre depuis longtemps ; mais rien n’indique d’une manière bien précise, ni dans ces dispositions prises en elles-mêmes, ni dans les débats qui les précédèrent ou les suivirent, quel était le plan d’attaque auquel la Convention s’était arrêtée définitivement.
Comme ce serait cependant une chose intéressante à connaître, nous allons soumettre au lecteur quelques réflexions qui jetteront peut-être un peu de jour sur cette question.
La Convention voulait-elle que la Commune fût attaquée sur-le-champ ? Il n’y a pas lieu de le penser, parce qu’elle n’avait presque point de troupes à sa disposition. La question est donc seulement de savoir si elle voulait que l’attaque fût faite pendant la nuit ou dans la journée du lendemain, c’est ce qu’il convient d’examiner.
Ceux qui pensent que la Convention voulait que la Commune fût attaquée pendant la nuit pourront rappeler ces paroles adressées par Tallien à ceux de ses collègues qui venaient d’être désignés pour aller dans les sections : « Allez, et que le soleil ne se lève que pour éclairer le supplice des conspirateurs. » Mais, quant à nous, nous pensons que cette phrase était commandée par les circonstances, pour relever le courage de la Convention et des tribunes, au milieu desquelles se répandaient souvent des bruits alarmants, et qu’une terreur panique pouvait très-bien disperser en quelques instants ; et plus nous examinons les faits avec attention, plus nous sommes convaincus que l’attaque de la Commune n’était projetée que pour le lendemain.
Barras, auquel on venait de confier le commandement de toute la force armée de Paris, pensait-il que l’on pût attaquer les conjurés dans la nuit ? Non sans douter car, s’il l’eût pensé, il n’eût certainement pas manqué de donner quelques points de ralliement aux représentants qui allaient comme lui parcourir les différents quartiers de Paris pour chercher à faire des partisans à la Convention, et tout le monde sait que non-seulement il n’en donna point, mais qu’il s’en alla très-loin du théâtre de la guerre, à la plaine des Sablons , où étaient, campés les élèves de Mars dont l’intervention ne pouvait sûrement être d’aucun secours avant la journée du lendemain.
Autre preuve encore non moins probante : plusieurs représentants trouvent dans leur mission des facilités sur lesquelles ils n’avaient pas compté ; quelques-uns même se trouvent avoir bientôt à leur disposition des forces assez considérables ; mais y en a-t-il un seul (si l’on en excepte Léonard Bourdon, dont la conduite dans cette circonstance tient à des causes qui seront expliquées plus tard), y en a-t-il un seul qui songe à aller attaquer la Commune sur-le-champ, qui songe même à pousser une reconnaissance un peu sérieuse de ce côté, pour savoir au juste ce qui s’y passe ? Non, c’est une chose bien constante : aucun d’eux ne songea à prendre un pareil parti, et chacun d’eux s’empressa de retourner à la Convention, pour dire ce qu’il avait fait et apprendre ce qu’il avait à faire.
Disons-le donc avec assurance : non , la Convention n’avait pas l’intention d’attaquer la Commune pendant la nuit ; non , la Convention ne songeait point à attaquer la Commune avant que toutes ses forces fussent réunies, c’est-à-dire, avant la matinée du lendemain ; et comme alors Robespierre eût eu terminé, aussi tous ses préparatifs de défense, comme alors Robespierre eût eu une armée aussi nombreuse peut-être que celle avec laquelle la Convention fût venue l’attaquer, il est bien évident qu’une bataille affreuse était inévitable pour le lendemain si le plan de cette assemblée, toujours prodigue du sang des Français, eût été suivi ; mais, grâce au ciel, il ne le fut pas, et la France fut sauvée en quelques instants par le plan tout différent que Méda avait présenté au comité de salut public, et qu’il exécuta avec autant de courage que de prudence.
(Note de l’éditeur.)

8. J’observe que le citoyen Barras, nommé général en chef par la Convention, ne donna aucun ordre d’attaque, ni même de ralliement, et qu’il s’en alla au camp de Mars réunir la force armée qui s’y trouvait.
(Note de l’auteur.)

9. La rapidité du récit de Méda sera sans doute d’un grand agrément pour les lecteurs, mais elle sera peut-être cause qu’il restera encore dans leur esprit des doutes sur quelques-uns des évènements de la journée, doutes qu’il lui eût été bien facile de lever. Par exemple, ici il dit bien que l’attaque contre la Commune fut résolue, el qu’il fut chargé du la diriger ; mais il ne dit absolument rien qui puisse même faire soupçonner celui qui eut le premier cette idée. C’était pourtant une chose assez intéressante à faire connaître. Comme nous sommes réduits à ne former sur ce point que des conjectures, voici celles qui nous semblent le plus naturelles.
L’idée d’attaquer immédiatement la Commune ne venait point de la Convention, comme nous l’avons vu plus haut ; ni de Barras, ni d’aucun des autres Représentants qui parcouraient ainsi que lui les différents quartiers de Paris, sans se rencontrer ailleurs qu’à la Convention. Elle fut évidemment conçue par un des hommes de la petite troupe à laquelle appartenait Méda ; mais quel est cet homme ? Serait-ce le commandant de la section des Gravilliers, Martin ? Le rôle tout-à-fait secondaire qu’on lui voit jouer dans la suite ne permet guère de le croire, et le doute s’établit plus naturellement entre Léonard Bourdon et Méda, mais ce doute peut-il être bien longtemps sérieux, lorsqu’on songe aux antécédents de l’un et de l’autre (Léonard Bourdon, si notre mémoire ne nous trompe pas, était un ancien maître de pension), et surtout lorsqu’on songe aux honneurs extraordinaires que ce représentant, qui venait de jouer le rôle de général, crut devoir faire rendre à un simple soldat comme Méda ?
Ainsi ce serait donc par modestie que Méda n’aurait pas parlé de la Circonstance dont nous nous occupons en ce moment ; et au fait, il a bien pu croire qu’il pouvait se dispenser d’en parler après avoir dit ce que le Comité de salut public avait résolu sur son avis, mais nous n’en laissons pas moins subsister cette remarque pour ceux qui aiment mieux fonder leur opinion sur une série de faits avérés ou même probables , que sur les déclarations isolées de quelque personne que ce soit.
(Note de l’éditeur.)

10. Il peut paraître étonnant, au premier coup d’œil, de voir les conjurés si mal gardée à la Commune ; mais outre qu’il ne leur était pas facile, non plus qu’à la Convention, de retenir pendant toute la nuit sous les armes des soldats qui n’aimaient pas plus à se désheurer que ceux de la Ligue, il y eut encore une cause qui contribua beaucoup à augmenter le désordre autour d’eux, c’est qu’ils se persuadèrent, par les mesures mêmes qu’ils virent prendre à la Convention, qu’ils ne seraient attaqués que le lendemain. Lorsqu’ils furent bien pénétrés de cette idée, ils firent comme la Convention, ils ne s’occupèrent presque plus de ce qui se passait près d’eux, ils ne s’occupèrent que de gagner les sections et de s’assurer une armée pour le lendemain, et en un mot, si la Commune succomba, ce n’est pas parce qu’elle montra moins de prudence ou de courage que la Convention ; c’est uniquement parce qu’il se trouva dans les rangs opposés aux siens un homme qui eut l’idée de décider la question par un coup de main, au moment où le besoin de repos dispersait de tous les côtés les soldats des deux partis ; car, si le hasard eût placé cet homme dans ses rangs, elle eût pu triompher tout aussi facilement de la Convention, que la Convention triompha d’elle, et surtout lorsqu’elle envoya jusqu’aux portes mêmes de cette assemblée réclamer Henriot par les canonniers des faubourgs, qui étaient soldés par elle, et qui lui étaient entièrement dévoués.
(Note de l’éditeur.)

11. Plusieurs écrivains, entre autres le citoyen Pagès et les auteurs du précis de la Révolution, ont prêté à Robespierre le courage de se frapper lui-même. Assurément, ceux qui ont avancé ce fait n’ont consulté que les rapports d’une multitude aveugle et amie du merveilleux, et ne se sont pas donné la peine de faire des recherches pour savoir s’il était vrai ou faux; ils eussent trouvé vingt preuves de sa fausseté, s’ils eussent consulté les procès-verbaux de la Convention, ou même seulement les journaux du temps.
(Note de l’auteur.)

12. Le portefeuille de Robespierre contenait, outre différents papiers, pour plus de dix mille francs de bonnes valeurs. Tout cela fut remis à la Convention par Léonard Bourdon, et je n’en ai jamais entendu parler depuis.
(Note de l’auteur.)

Pièces justificatives.

N°. Ier.

(Extrait du Moniteur du 12 thermidor au II)

Convention nationale.

Présidence de Collot-d’Herbois.

Suite de la Séance permanente du 9 thermidor.

Léonard Bourdon entre dans la salle au milieu des applaudissements. Il est accompagné d’un gendarme qu’il demande la permission de faire monter avec lui à la tribune.
Cette demande lui est accordée.
Léonard Bourdon. Ce brave gendarme que vous voyez ne m’a point quitté ; il a tué deux des conspirateurs de sa main. (Vifs applaudissements.) En sortant d’ici, j’ai été chercher des forces dans les sections des Arcis, des Lombards, des Gravilliers, pour faire le siège de la Maison commune.
Nous avons débouché par plusieurs colonnes (1). A notre approche, les citoyens égarés ont ouvert les yeux et les traîtres ont fui. Nous avons trouvé Robespierre aîné armé d’un couteau que ce brave gendarme lui a arraché. Il a aussi frappé Couthon qui était aussi armé d’un couteau (2). Saint-Just et Lebas sont pris ; Dumas et quinze ou vingt autres conspirateurs sont renfermés dans une chambre de la Maison commune qui est bien gardée.
Nous avons chargé trois citoyens, l’un, d’amener ici les conspirateurs ; l’autre, de veiller à la caisse ; le troisième, de faire des recherches dans la Maison commune pour découvrir les autres conspirateurs qui pourraient s’y être cachés. Il est vraisemblable qu’Henriot s’est échappé, car des citoyens m’ont dit l’avoir vu fuir ; mais, comme ils ne connaissaient pas votre décret, ils ne lui ont pas couru sus. Enfin, citoyens, la liberté triomphe, et les conspirateurs vont bientôt paraître à votre barre. (Non ! non ! s’écrie-t-on de toutes parts.) Voici un portefeuille et des papiers saisis sur Robespierre. Voici aussi une lettre trouvée sur Couthon, et signée Robespierre et Saint-Just ; elle est conçue en ces termes : « Couthon, tous les patriotes sont proscrits ; le peuple entier s’est levé : ce serait le trahir que de ne pas te rendre à la Commune, où nous sommes. »
Je demande que le président donne l’accolade à ce brave gendarme.
Le président la lui donne au milieu des applaudissements.
Le président. Je dois dire à la Convention ce que ce brave gendarme vient de me dire : « Je n’aime pas le sang ; cependant j’aurais désiré verser le sang des Prussiens et des Autrichiens : mais je ne regrette point de ne pas être à l’armée, car j’ai aujourd’hui versé le sang des traîtres. » Ce citoyen se nomme Charles-André Méda.
La Convention décrète qu’il sera fait mention honorable du dévouement civique de ce citoyen, et charge le comité de salut public de lui donner de l’avancement.

1. Je dois observer qu’il n’a point été fait plusieurs attaques en même temps contre la Commune, comme Léonard Bourdon semble vouloir le faire croire dans son rapport. J’avais eu d’abord l’intention d’en faire trois, ainsi que je l’ai dit dans ce précis. Je me décidai à n’en faire que deux, lorsque j’eus des renseignements positifs sur la situation des conjurés à la Commune ; mais ces deux attaques n’ont point été exécutées : il n’y en a eu qu’une, attendu que les canonniers qui nous étaient opposés s’étaient déjà réunis à nous avant d’avoir aperçu la colonne du commandant Martin qui venait les prendre en flanc, et que cette colonne ne suivit même pas la direction que je lui avais tracée. Au surplus, il n’est pas bien étonnant que Léonard Bourdon se soit trompé sur ce point, non plus que sur plusieurs autres qu’il a avancés dans son rapport; car il était encore au pont Notre-Dame lorsque j’avais déjà pénétré dans la Commune avec les grenadiers des Gravilliers et frappe Robespierre.
(Note de l’auteur.)

Source: Extraits: Précis historique des événements qui se sont passés dans la soirée du 9 thermidor, adressé au ministre de la Guerre, par C.-A. Méda, 1825