Antoine de Rivarol – Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790)

Antoine de Rivarol (1753-1801)

Antoine de Rivarol (1753-1801)

Par un Citoyen actif, ci-devant rien.

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Tous les hommes font bons.
Sedaine, Déserteur.
ou abbé Sieyès, Droits de l’Homme.

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EPITRE

DÉDICATOIRE

A SON EXCELLENCE MADAME LA BARONNE

DE STAËL,

Ambassadrice De Suède

Auprès de la Nation.

Madame,

Publier le Dictionnaire des grands hommes du jour, c’est vous offrir la liste de vos adorateurs ; aussi, dût-elle au premier aspect vous effrayer, je n’ai pas balancé un instant à vous en faire l’hommage. Toute la France sait quelle vous doit ses meilleurs défenseurs, & qu’en paraissant soupirer à vos genoux, ils ne pouvaient en effet brûler que pour la patrie. Ah ! sans doute, Madame, vous possédiez trop d’avantages, pour qu’un mortel osât vous aimer pour vous-même ; il aurait fallu qu’il se décidât entre votre esprit & vos charmes ; qu’il quittât sans cesse vos ouvrages pour vos yeux, vos yeux pour vos ouvrages ; & le poids de tant de prodiges était au-dessus des forces humaines. Tous les bons Français ont donc été réduits à ne désirer en vous que le bien public, & à se sacrifier pour lui entre vos bras. Il était écrit, Madame, que, jusqu’à vos amants, tout serait libre en France ; & vous avez fécondé, on ne peut mieux, cette grande destinée ; vous avez éprouvé leur patriotisme par vos discours ; vous l’avez fortifié par vos faveurs : enfin, vous avez formé des hommes au-dessus de tous les événements. Qu’il est beau, Madame, d’éteindre ainsi l’amour en se prodiguant soi-même, & de faire de la jouissance un frein redoutable au lieu d’une vile récompense ! Une pareille science était sans doute réservée à la fille du plus grand ministre de l’année passée, à la fille du plus profond génie de l’année passée ; à une fille enfin, qu’on peut regarder comme le seul débris de la gloire de son père. Mais je m’arrête, Madame ; à force de vous louer, je pourrais oublier, & qui vous êtes, & ce que je vous dois ; & je serais inconsolable, si, en recevant mon hommage, vous vous trompiez sur mon intention. Je l’abrège donc de peur de l’affaiblir, & je finis, Madame, par joindre au respect invincible & général que vous inspirez celui de

Votre très-humble & très-honteux admirateur,

L’auteur du Petit Dictionnaire.

PRÉFACE.

Tandis que nous sommes libres, il me prend envie de faire le dénombrement des grands hommes de chaque espèce, qui, d’une paisible monarchie, ont fait une si brillante république. Egalement habiles, ils ne sont pas tous également célèbres ; & c’est peut-être le seul hommage digne d’eux, que de rassembler leurs noms & de confondre leur gloire. La postérité est si ingrate! elle jouit tranquillement de ce qu’on a fait pour elle, & rougit souvent de ses bienfaiteurs ! Il faut donc la forcer à la reconnaissance, en lui présentant le tableau de nos illustres patriotes, & en lui traçant leur caractère & leurs exploits. Je vais l’essayer avec toute la patience qu’exige le travail ; & si, par hasard, nos neveux se trouvaient un jour le peuple le plus heureux de la terre, ils sauront du moins à qui s’en prendre.
Ce qu’il y a de vraiment admirable dans notre glorieuse régénération, c’est que toutes les classes d’hommes y ont également contribué. Le pair de France, sans crédit, s’est joint au savetier sans pratique, pour sauver la patrie en danger ; le guerrier mécontent a rassuré le timide badaud, en se mettant sous ses ordres : & l’écrivain malheureux, de concert avec l’écrivain public, a chanté nos victoires ; c’est sans doute à cet heureux amalgame que nous devons notre incroyable liberté. C’est par un accord parfait entre le rebut de la cour & le rebut de la fortune, que nous sommes parvenus à cette misère générale qui atteste seule notre égalité. Quoi de plus injuste, en effet, que cette inégale distribution des biens, qui forçait le pauvre à travailler pour le riche, ce qui donnait à l’argent une circulation mal entendue, & à la terre une fertilité dangereuse ! Grâces au ciel, tout est rétabli dans l’état sauvage où vivaient les premiers hommes ; le parti le plus fort s’est trouvé naturellement le plus juste, & comme tout le monde s’est mis à gouverner, les cris des mécontents ont été étouffés. Des gens mal intentionnés ont osé reprocher à la nation le sang qu’elle a répandu en s’emparant de l’autorité ; ils ont cru que la faible voix de l’humanité pouvait interrompre une entreprise si importante : comme ils se sont trompés, les perfides ! L’élite des Français, les braves Parisiens, se sont pénétrés d’une cruauté vraiment civique : ne voulant plus de chefs, ils n’ont souhaité que des victimes, & ils ont égorgé avec ignominie les indignes sujets qui obéissaient à leur maître.
Que ne doit-on pas aussi aux généreux gardes-françaises, qui ont si bien soutenu leur réputation ! Pour se joindre au peuple irrité, ils n’ont pas même attendu qu’on les fit marcher contre
lui, & dans l’ardeur d’abandonner leurs drapeaux, ils ont deviné la tyrannie. Quel spectacle admirable pour l’armée Française, que de voir quatre mille guerriers, défenseurs nés de la majesté du trône, abjurer un si vil métier , donner le lignai d’une noble désertion, & préférer les aumônes de la populace à la solde d’un grand roi ! Il semble que la renommée ait attaché une gloire particulière à ces illustres fugitifs. Ce qui fit jadis leur honte, les immortalise aujourd’hui ; & si la guerre calme leur courage, l’anarchie en fait des héros. En effet, par combien de belles actions ne viennent-ils pas de se signaler ! Depuis le brave grenadier qui tira sur son officier, jusqu’a celui qui conduisit M. de Launai à la Grève, tous ont déployé le même genre de valeur. C’est devant eux que les murs de la Bastille se sont écroulés ; ils s’aperçurent les premiers qu’elle n’était point défendue, & ils la conquirent avec cette fière assurance qui ne connaît point d’obstacles : leurs noms ne seront donc pas les plus faibles ornements de mon petit dictionnaire, & si , par égard pour le lecteur, j’ai été obligé de faire un choix parmi tant de conquérants, ceux que je ne nommerai point, ne m’en devront pas moins de reconnaissance, & leur conscience les consolera aisément de l’oubli.
Mais, c’est dans le parti populaire de l’Assemblée Nationale, que j’ai puisé mes plus brillants caractères ; les habiles législateurs qui le composent, st sont tous trouvés placés pour seconder la révolution. Les injustes disgrâces de la cour ont donné aux uns l’énergie de la vengeance ; la ruine malheureuse de leur fortune, a donné aux autres le génie de l’agiotage : & comme leur position commandait sans cesse à leur opinion, ils sont restés jusqu’à ce jour invariable dans leurs principes. Voulant réformer la France, ils ont senti la nécessité de brouiller l’état. Le peuple était encore retenu par quelques préjugés monarchiques & par un aveugle amour pour son roi. Ces grands publicistes lui ont ouvert les yeux ; ils lui ont fait découvrir son tyran dans son maître ; ils lui ont prouvé que les nobles n’étaient que des usurpateurs héréditaires, puisqu’ils osaient jouir des possessions de leurs pères ; ils lui ont abandonné les biens des prêtres, pour lui ôter jusqu’au frein spirituels de la religion ; enfin, par leurs sublimes décrets, ils ont dépouillé le faible & encouragé le fort.
C’est aussi dans cet auguste aréopage, que nous avons vu éclore des génies qui, sans elle, seraient encore l’ennuyeux rebut de la société. Que de miracles n’opère point le patriotisme! Les plus lourds esprits de la littérature se sont bientôt montrés les plus profonds de l’assemblée ; les plus illustres ignorants de la jeunesse Française, n’ont paru ni embarrassés, ni déplacés dans la tribune Parisienne : en un mot, les ennemis de la langue sont devenus tout-a-coup les défenseurs de la nation. On ne se méfie pas assez, dans le monde, de ces soudaines métamorphoses. On s’imagine aujourd’hui qu’un homme est un sot, parce qu’il est sans grâces, qu’il parle mal de tout, que ses idées même l’embarrassent, & que la raison s’anéantit dans sa bouche. L’expérience détruit tous les jours cet horrible préjugé. Si ce même
homme a bien le caractère de sa médiocrité, il obtient toujours une espèce de réputation , comme il désarme l’envie, il est estimé sans regrets ; il abandonne l’art de plaire aux beaux esprits, & l’amour de la gloire à l’homme à talent, & devient ce qu’on appelle un homme de mérite : voilà ce qui caractérise tous les grands hommes de la révolution. Qu’on me cite, en effet , un écrivain, un philosophe, un académicien même qui se soit distingué dans ces derniers temps de trouble & de prospérité. M. Bailly est le seul grand homme que les sciences aient fourni à la France alarmée ; encore ne doit-il son élévation qu’à la sublime simplicité de son caractère. On n’admire en lui que ce qu’on n’avait jamais admiré, & ses ouvrages seront indépendants de son immortalité. Ce sont donc les plus simples mortels qui font aujourd’hui la gloire du nom Français ; leur médiocrité fait encore ressortir l’éclat de leurs actions, & ce n’est qu’opposés à eux-mêmes, qu’ils peuvent étonner la postérité. Il faut donc peindre ces fiers républicains, avec la franchise qu’ils méritent ; il faut empêcher leur modestie d’échapper à la célébrité, & il faut même leur sauver l’honneur de rentrer dans leur première obscurité.
Je ne me suis pas dissimulé que j’avais un modèle inimitable dans l’Almanach des Grands Hommes de 1788. L’auteur de ce registre immortel a si bien varié ses éloges, qu’il ne m’a pas laissé de formes nouvelles pour encenser mes personnages ; mais l’importance de mon sujet fera peut-être oublier la supériorité de son talent. Il n’a exhumé qu’un millier de bons écrits ; moi, je ressuscite un millier de grandes actions, & à obscurité égale, le héros doit l’emporter sur l’écrivain. Je vais donc entrer en matière, sans m’effrayer de la rivalité, & si la révolution s’étend jusque sur le bon goût, j’aurai bien des chances pour être victorieux.
Mon projet était d’abord d’assigner le profit de cet ouvrage à tous les estropiés du patriotisme ; mais j’ai réfléchi que toute leur gloire venant de leur misère, ce serait les dégrader que de les secourir, & j’ai bientôt eu honte de mon humanité. Une plus heureuse idée s’est présentée à moi. Les infirmités du corps ne demandent que nos soins ; mais celles de l’esprit exigent toute notre pitié. Mille pauvres penseurs, tels que des journalistes, des moralistes, des publicistes, hasardent chaque jour leur existence, dans l’étalage de leurs productions. Les pauvres insensés ! ils fondent leur subsistance sur nos ennuis, & ils se trompent encore ! on ne les achète point, & le travail n’a fait qu’irriter leur faim. Ne sera-t-il pas également beau & profitable, de les mettre à l’abri des misères de la littérature, & d’acquérir leur inaction par quelques offrandes pécuniaires. C’est donc à-eux que je destine le revenu de ce dictionnaire ; dès l’instant qu’on l’aura mis en vente, qu’ils viennent en assurance, recevoir le prix de leur silence ; mais qu’ils s’engagent à ne plus le rompre : car, à la première rechute, on les abandonnerait à leurs talents. On payera cinquante francs par mois le repos d’un journaliste ; cent francs celui des faiseurs de pamphlets : & quand le produit de l’ouvrage sera épuisé, on proposera une quête à la nation, pour continuer une opération si salutaire.

PETIT

PETIT DICTIONNAIRE

DES GRANDS HOMMES DE LA RÉVOLUTION.

Aiguillon, (le duc d’) un des plus étonnants champions de la liberté Française. Il lui a suffi de prendre le nom de son père, pour faire oublier ses talents & ses crimes. Son éducation n’a guère commencé qu’à l’ouverture des états-généraux ; mais au bout de six semaines, il répétait déjà ses motions, avec toutes les grâces de l’adolescence : on fut même obligé d’étouffer son esprit naissant pour en faire un grand homme. On lui arrangea des principes à sa portée, & il se distingua comme tout le monde. Bientôt il devint la terreur de la famille royale, & l’admiration du faubourg Saint-Antoine, dans la crise de la révolution ; ses voyages de Paris à Versailles, ne furent qu’un enchaînement de grandes actions ; mais on prétend qu’il les couronna toutes à la journée du 6 octobre. Ce fut-là, dit-on, qu’il travestit son courage, & devint intrépide sous l’humble vêtement d’une harengère ; on assure qu’il combattit longtemps à la tête de son nouveau sexe, & qu’il fit des prodiges de valeur, au pied du trône abandonné. Tant d’exploits, sans doute, ne devaient pas rester inconnus ; & l’on ajoute qu’un éclat de rire le fit reconnaître au milieu du carnage. Mais s’il s’est trahi, ce n’est que pour être immortel.

Alexandre de Lameth, ingénieur républicain, qui ayant conçu, dès son enfance, le projet d’immoler la cour à sa façon de penser, a étudié sa tyrannie dans ses bienfaits, en a constamment profité pour en mieux sentir les abus, & s’est mis au-dessus de l’ingratitude par son éloquence. Peu de gens savent ainsi faire tourner leurs vices au profit de leurs talents. On ne sait même jusqu’où le jeune Alexandre eût poussé la science, si la gloire de son frère Charles, n’eût bientôt étouffé la sienne. Cependant on ignore pourquoi l’un se trouve si fort au-dessus de l’autre, & l’on espère que la juste postérité les confondra tous les deux.

Antraigues, (le comte d’) demi-citoyen, qui a d’abord fait à la patrie le dévouement de son éloquence, mais qui, au milieu de son ardeur, s’est laissé arrêter par sa conscience. Depuis ce moment, il a perdu tout son éclat ; ses voyages lui avaient presque fait un nom. Il s’était longtemps expatrié, avant d’être connu ; mais il avait enfin obtenu une réputation géographique. On le traitait même, d’homme de génie, dans une ou deux sociétés de Paris ; il déclamait impitoyablement contre les despotes de l’Afrique & de l’Asie, & toutes les femmes admiraient son courage. Pourquoi faut-il qu’une misérable indulgence pour la monarchie Française ait si brusquement interrompu sa gloire ? Hélas ! aujourd’hui, il ne tonne plus que contre les municipalités, & il n’étonne plus personne.

Arné, maintenant brave citoyen & ci-devant soldat aux gardes. Il décida la prise de la Bastille, en mettant la main sur le collet du gouverneur. Sans cette action hardie, la place se serait longtemps défendue d’elle-même. Que de valeur épargnée par un seul geste !…

Artaud, traiteur patriote & nouvelliste. Que de complots salutaires se sont ourdis chez lui ! que de nouvelles échauffantes se sont accréditées à sa table ! Son patriotisme exige pour tout salaire, les frais du festin & ceux de son habitation. À ce prix modique, le premier venu peut venir gouverner l’état chez le pauvre Artaud ; il s’absente même, quand il est question d’un repas un peu recherché, & les heureux convives lui donnent son argent à dépenser.

Aumont, (Jacques) maréchal-de-camp des armées du roi, au service des Parisiens. Ce sage officier a bien prouvé que tout est hasard dans la carrière militaire. Il aurait en vain assisté à nos dernières campagnes, & ne serait peut-être jamais devenu célèbre sans les patrouilles du palais-royal. La première fois qu’il y parut à la tête de ses nouvelles troupes, il déploya une marche si neuve, que tous les faiseurs de motion furent saisis d’effroi & lui abandonnèrent le champ de bataille. En moins de quinze jours, il a traversé tous les grades nationaux, & à peine a-t-il été employé dans les divisions, qu’il est parvenu à en commander une. On lui a confié plusieurs fois la personne du roi, & jamais, dans ces occasions, le timide monarque n’a été tenté de s’échapper.

Bailly, honnête académicien, qui n’a eu besoin que d’effacer ses talents pour arriver à la plus haute fortune. La populace s’en est rapportée à son extérieur & à ses discours, & elle lui prodigue toutes ses couronnes ; on l’a opposé de toutes les manières à l’aristocratie ; on s’en est servi pour humilier la noblesse & le clergé, en lui faisant, le premier, présider les trois ordres. On s’en est servi pour dégoûter l’ambition de la moindre autorité, en le créant maire de Paris ; enfin on s’est servi de ses harangues pour achever les défaites du roi de France. Jamais mortel, en si peu de temps, n’a parcouru une carrière aussi illustre, &, sans ses titres académiques, il serait sans doute parvenu au plus haut degré de puissance. Quand il s’agit de bouleverser une monarchie, on se méfie toujours un peu du plus chétif savant, parce que les sciences rappellent sans cesse les vrais principes, & qu’il n’en faut aucuns dans une grande république.

Barnave, jeune homme célèbre par sa sanguinaire éloquence. Sa tranquillité, au milieu de toutes les atrocités inséparables d’une révolution, a fait rougir l’humanité qui allait tout gâter, & a familiarisé l’assemblée nationale avec le sang de ses ennemis. Il faut de pareils caractères dans un tems de révolte, pour qu’un peuple aimable & doux, prenne tout-à-coup la férocité qui lui convient, & ne s’épouvante pas lui-même de sa liberté. Le nom de Barnave sera immortel, comme la soif du peuple pour le sang, & si jamais les Français se corrompent assez pour redevenir humains & fidèles, le seul souvenir de Barnave leur rendra leur antique barbarie.

Barrère de Vieuzac, un des journaliers de l’assemblée nationale. Il est peut-être aussi un de nos plus grands orateurs ; mais comme il garde tous ses talents & toutes ses lumières pour le Point du jour, il ne passe que pour un des plus modérés, & ceux qui le lisent, l’estiment presqu’autant que ceux qui ne l’entendent pas.

Beaucœur, plus connu sous le nom de coupe-tête de la révolution. C’est lui qui a consommé ce que presque toute la France a osé appeler les crimes de Paris. Sans lui, on en serait encore au procès des perfides serviteurs du roi, & des milliers de bons Français seraient peut-être morts de soif en demandant leur sang.

Beauharnais, un des plus illustres danseurs de l’ancienne monarchie, & qui n’aurait jamais fait un mauvais pas, sans son début aux états-généraux. La majesté de l’enceinte l’a effrayé, & depuis ce moment il n’a plus fait que chanceler. Quelle honte pour la noblesse française !

Beaumarchais. Ce grand génie convient lui-même qu’il n’a guère contribué à la révolution, que par son opéra de Tarrare. Ainsi il faut l’en croire & borner malgré soi son admiration. On pourrait cependant le louer encore, de, ce qu’aujourd’hui on ne parle plus de lui, même dans son district. Il laisse tous les jeunes écrivains du palais-royal, s’emparer, dans leurs feuilles, de son style & de ses idées ; & ce vertueux citoyen se réjouit même tous les jours d’être débarrassé de sa gloire en leur faveur.

Blin, médecin & député de Nantes, Son patriotisme a tellement ébloui ses compatriotes, qu’ils ont encore mieux aimé être ses commettants que ses malades. Mais malheureusement le jeune Blin, en déclamant dans la tribune, n’a jamais pu oublier qu’il était médecin, & son éloquence a guéri beaucoup de monde de la liberté. Tant il est vrai que les plus beaux-arts sont les plus funestes, quand ils se rassemblent dans une seule tête !

Biron, (le duc de) esprit tiède, mais qui possède à un suprême degré cette fausseté d’âme qui tient lieu de génie dans une anarchie, & qui hisse des ressources dans tous les partis. Cet habile homme a su mener de front, le palais-royal, la cour & l’assemblée nationale, & il a attendu, pour lever le masque, la fuite du duc d’Orléans, & l’abaissement du roi. On s’obstine à ne trouver ni courage, ni noblesse dans cette conduite ; mais ne faut-il pas renoncer à tout cela, quand on veut en France se transformer en républicain, & doit-il être encore question d’honneur, quand il n’est plus question de monarchie ?

Bordier. L’aristocratie en tombant n’a pu immoler que cette victime à sa haine pour le peuple. Mais l’horrible cabale qui a fait punir comme brigand cet honnête citoyen, est maintenant si impuissante, qu’on voit par toute la France une foule de républicains, embrasser hardiment sa profession, & venger chaque jour sa mort sur les grands chemins.

Bouche, un des plus zélés crieurs de la révolution. Il laisse discuter tous les orateurs de l’assemblée, & avec deux ou trois paroles nationales qu’il aboye avec enthousiasme, il fait autant d’effet qu’eux. Quelle gloire n’eût-il pas acquis, s’il ne se fût pas trouvé le co-député du grand comte de Mirabeau ? mais si ses talents sont éclipsés, ses vertus sont plus heureuses ; & auprès de son illustre collègue, il a toujours l’air d’un galant homme.

Boucher d’Argis, un des plus vaillants avocats de la garde nationale. Chacun de ses plaidoyers lui a valu un grade dans ce corps formidable, & la Nation n’a pu lui imposer silence qu’en le faisant commandant de bataillon : mais s’il se tait aujourd’hui, il n’en est pas moins redoutable. C’est lui qui, dernièrement, avec son armée, a défendu le Châtelet contre le peuple ; & si son zèle l’a emporté jusqu’à protéger l’innocence du baron de Bezenval, il a bientôt réparé sa faute en laissant pendre Favras.

Brevet de Beaujour. C’est à l’almanach des grands hommes que l’assemblée national doit cet orateur, Sans cet honnête ouvrage, M. Brevet aurait peut-être échappé à l’estime de l’Anjou, & ne le représenterait pas aujourd’hui avec tant de dignité. À force de tonner dans la tribune, il s’est attiré la place de secrétaire, & il la remplit avec toute la modestie convenable. On l’a soupçonné de n’être parvenu à tant d’honneur, qu’en contrefaisant la médiocrité ; mais jamais soupçon ne fut plus injuste, ni déguisement plus inutile. M. Brevet est arrivé naturellement à tout, & il n’a eu besoin que de se faire connoter pour désarmer l’envie.

Brissot de Warville. Ce grand homme a passé par tous les grades de la révolution, par l’amitié du comte de Mirabeau, par le mépris public, par la présidence d’un district, & est enfin parvenu à la tête du comité des recherches de la commune Parisienne. Il a su le rendre aussi terrible que celui de l’assemblée nationale, par ses découvertes ingénieuses, & par les dénonciations imprévues. Il entretient sans cesse , dans Paris , cette active inquiétude qui fait le salut de la nation ; & quand le peuple a besoin de quelque vengeance pour vivre, c’est à M. Brissot de Warville qu’il s’adresse.

Broglie, (le prince de) apprenti citoyen, qui, en quinze jours de patriotisme, a rendu son père indigne de lui, & s’est séparé à jamais de sa gloire. Le vainqueur de Berghem s’est trouvé anéanti par la renommée de son vertueux fils, & il lui a même interdit sa présence pour ne pas succomber à la honte du parallèle.

Brousse des Faucherets. Ce grand génie a eu deux gloires à mener de front, la gloire dramatique, & la gloire municipale, & il s’en est fort bien tiré, car il a sacrifié la première. Il a senti qu’il serait plus utile à son pays, sous M. Bailli, que sous Molière ; & il s’est laissé faire lieutenant de maire. Peu de mortels sont capables d’un pareil dévouement ; peu d’écrivains font le sacrifice de leur plume avec autant de résignation : aussi, M. Brousse en est devenu plus cher que jamais à la Nation.

Bureau de Puzi, immortel par mille raisons, mais surtout par fa présidence. Le roi l’a choisie pour venir déposer les débris du trône aux pieds des représentants de ses sujets, & la dignité de M. Bureau de Puzi a rendu l’abaissement plus complet. C’est entre ses mains que le pouvoir exécutif a juré qu’il n’exécuterait plus rien, qu’il serait fidèle à ses successeurs, & qu’il apprendrait à son fils à ne pas être plus roi que lui. Cette fameuse journée a si fort enrichi la nation, que M. Bailly a aussitôt ordonné des réjouissances & des illuminations, ce qui a fait tomber tout ce que l’on disait dans l’Europe de notre misère. Depuis ce grand événement on se réjouit moins, mais c’est qu’en France, le peuple finit par se méfier de tout, même de sa liberté.

Camille Desmoulins, l’écrivain chéri de la nation parisienne. Chaque orateur a son champ de bataille & son auditoire. Les uns s’emparent de la tribune, les autres de la chaire, les autres du fauteuil académique ; c’est dans la rue que M. Desmoulins s’est établi avec son éloquence, & il a tous les passants pour admirateurs. Avec trois mots savants, nation, lanterne, & aristocrate, il a su se mettre à la portée de l’honnête garçon boucher, de la modeste poissarde, & de tous ces nouveaux lecteurs qu’a enfantés la révolution. Il faut de telles plumes pour conduire le peuple & l’accoutumer à avoir des idées. Voltaire & Rousseau, avec leurs sublimes écrits, n’ont fait qu’éclairer & adoucir les hommes. Jamais ils n’auraient su les dégoûter du joug monarchique. Jamais, pour les civiliser, ils ne leur auraient appris leurs forces, & jamais leur style tant vanté n’aurait osé ensanglanter la France. Voilà justement ce que nos écrivains publics ont su faire. Sans leurs harangues périodiques, les François seraient encore tranquillement esclaves. Aujourd’hui même ils se calmeraient, & se fatigueraient de ne vivre que de victimes. Mais heureusement M. Desmoulins entretient leur énergie avec ses feuilles ; il tient, pour ainsi dire, leur vengeance en haleine, & il ne paraît pas un de ses numéros, qu’il n’y ait quelque part du sang de répandu.

Camus, la terreur des ministres dis graciés, & des favoris expatriés. Il dénonce, il dénonce, & en n’épargnant personne, il persuade toujours quelqu’un. Dans une anarchie, la vérité est plus dangereuse qu’utile ; il s’agit d’échauffer les esprits, d’irriter les pauvres contre les propriétaires, & voilà le grand art de M. Camus. Il a tiré un si bon parti du livre-rouge, que le peuple a cru y voir la véritable cause du déficit, & qu’il soupire encore après quelques têtes de pensionnaires. M. Camus a été interrompu une fois dans ses dénonciations, pour être fait président de l’assemblée, mais on s’est bientôt repenti de l’avoir déplacé, & on l’a renvoyé à la tribune où il dénonce trois fois par semaine.

Carra, aboyeur patriote, &, qui avec sa feuille, va sonnant la liberté dans toutes les oreilles qu’il rencontre. C’est lui qui par la rudesse de style, a le plus approché de Camille Desmoulins ; celui-ci ne l’a emporté que de quelques injures, & le lendemain d’un meurtre, le numéro de Carra est aussi gai que le sien.

Castelanne, franc & loyal gentilhomme, qui a confié à la nation le mauvais état de ses affaires, & qui s’est arrangé avec elle pour les réparer. Il lui a fourni ses lumières, & elle lui a donné ses pouvoirs ; elle a détruit pour lui ; il a recueilli pour elle. Par cette alliance formidable, la France a conservé un grand homme, & ce grand homme a conservé du pain.

Chabot, jeune héros qui a immolé à la patrie son nom, son état, sa fortune, & même sa gloire, s’il en existait une avant la garde nationale. Si toute la noblesse eût imité ce grand exemple, le militaire français était perdu à jamais, & l’aristocratie était sans ressources. Nous n’aurions plus à craindre que quelques armées étrangères ; encore notre situation nous rassurerait — elle. En effet, est-il aujourd’hui une puissance qui, en contemplant bien la France, puisse être tentée de la conquérir ?

Céruti, ex-jésuite, & un des meilleurs répondants de M. Necker. Il l’a constamment soutenu qu’il a régné, & quoiqu’aujourd’hui sa plume l’abandonne, il ne lui est pas moins utile. M. Céruti s’était aussi chargé de la cause du peuple ; mais il lui rendait justice si lentement, que le peuple s’est dégoûté de son avocat, & a cru le comprendre assez bien en exterminant ses parties adverses. Il ne sort donc rien d’indifférent de la main d’un grand écrivain, puisque l’ennui même a de si belles fuites.

Champfort, le meilleur patriote de l’académie française. Des gens inexorables, en fait de probité, l’ont accusé d’avoir abandonné la tyrannie, après avoir vécu de les infâmes aumônes ; mais l’honnête Champfort a répondu à la calomnie par des arguments sans réplique. D’abord il a objecté qu’il ne devait à la cour que fon existence ; ensuite il a prouvé qu’il ne s’est jamais vendu qu’au souverain, qu’aujourd’hui la nation est souveraine, que par conséquent il doit se vendre à la nation. Il s’est donc livré sans remords à tous les calculs de son patriotisme. Il a insulté les débris d’un trône, qu’il ne verra jamais se relever ; il a charmé le peuple par la pauvreté de ses déclamations, & pour mieux se conformer à l’égalité générale, il a écrit simplement dans le mercure. Cette souplesse des gens de lettres, qui fait plier ainsi leurs talents à tous les événements, est un grand bonheur pour une république. Que le ciel nous préserve à jamais de ces perfides écrivains qui tiennent à leur gloire, & qui pensent avec leur âme ; qui osent afficher les principes qu’ils savent défendre, & que l’aspect de la postérité rend incorruptibles !

Charles De Lameth, le plus formidable révolutionnaire de France. Semblable à ces républicains de l’ancienne Rome, il défend également la patrie, dans les combats & dans la tribune ; il force, le même jour, un couvent & un décret, & on le trouve partout où il n’y a plus de monarchie. Son amitié pour le roi lui a d’abord coûté quelques larmes. Ils s’étaient tous les deux rendus tant de services, qu’on ne devait pas s’attendre à les voir désunir. Mais l’amour du pays est venu rompre leurs engagements. Charles a oublié Louis, pour mieux combattre la royauté : il a condamné son grand cœur au silence, & jamais le plus faible souvenir n’est venu interrompre ses exploits.

Chénier, véritable poète de révolution. Il a profité, on ne peut plus heureusement, du renversement des idées, & il a donné son Charles IX. Il fallait un parterre rempli des héros du faubourg St. Antoine, pour que cette pièce fût dignement admirée, & c’est ce nouveau public qui l’a couronnée. Racine, Corneille & Voltaire, dans de telles circonstances, auraient fait tout au plus quelque chef-d’œuvre de style, qui n’eût respiré que l’humanité. M. Chénier a bien mieux saisi le goût du moment ; il a fait un drame national ; il a mis un cardinal fanatique & un roi atroce fur la scène ; il a employé exprès le patois le plus barbare, pour animer le peuple contre la tyrannie, & l’harmonie du tocsin lui a suffi pour charmer fon auditoire. En secouant ainsi les règles despotiques du théâtre, il a laissé bien loin de lui tous ces prétendus grands hommes, & il s’en éloigne encore tous les jours par de nouveaux drames.

Cholat, marchand de vin, qui a quitté un moment son commerce pour, prendre la Bastille. Après avoir triomphé des pierres énormes, qui seules défendaient la place, il est rentré modérément chez lui, & a trouvé fa récompense dans la vogue de son cabaret.

Cicé, archevêque de Bordeaux. Cet illustre prélat a été mis auprès du roi, pour veiller aux intérêts de l’assemblée nationale, & il s’est montré digne d’une si belle tâche. Il ne s’est laissé faire garde-des-sceaux, que pour mieux avilir & pour éteindre à jamais cette première place de la monarchie. C’est par de tels moyens, & avec de pareils hommes, qu’on vient à bout d’un grand royaume, & qu’on le replonge dans ce sublime chaos où vivaient nos premiers pères.

Clavière, lieutenant & secrétaire du grand Mirabeau. Il a suivi ce héros partout où la patrie l’a employé. Il a discouru sous lui dans les guerres de Corse, il a combattu sous lui dans le Courier de Provence, & il écrit encore aujourd’hui tout ce que fon maître ne veut pas dire. Dans l’ancien gouvernement, on le regardait comme le plus plat des subalternes ; aujourd’hui il n’est pas plus méprisable qu’un député ; c’est toujours une différence.

Clermont-Tonnerre, grand orateur, mais un peu incertain. Souvent c’est le patriotisme qui l’anime, mais quelquefois aussi c’est sa conscience, & on a remarqué que cette dernière ne le sert pas si bien. Il est sublime quand il défend les droits du peuple ; il n’est plus le même quand il défend ceux du roi. Cette inégalité de talent ne prouve-t-elle pas à quel point il est né républicain ? en vain son cœur & fon âme lui parlent sans cesse pour son prince & son bienfaiteur ; son génie vient le sauver de toutes les faiblesses de la reconnaissance l’honneur public est le seul qu’il écoute.

Condorcet, philosophe qui de tout temps s’est voué à l’intrigue pour le profit de la philosophie ; après avoir mis son nom à toutes les académies de France, le malheur a voulu que l’assemblée nationale lui échappât ; mais il a retourné ses talents de tant de manières, qu’il n’a rien perdu pour cela de sa célébrité. Il s’est fait ami des noirs, il a présidé le club de 89, il a présenté sa femme au général la Fayette ; enfin il a fait tant de sacrifices, qu’il a gagné la confiance.de l’auguste sénat, & qu’il a été employé dans les grandes intrigues nationales. Il a perdu, à la vérité, sa place d’inspecteur des monnaies, mais on va créer incessamment pour lui celle de souteneur des assignats.

Courtomer, un des meilleurs généraux qu’il y ait sur le pavé de Paris. Plusieurs bons Français lui ont reproché d’avoir servi anciennement dans les troupes du roi de France, & de s’abaisser encore jusqu’à porter la croix de St. Louis ; mais il a prouvé qu’il n’était bon à rien avant la révolution ; que c’est par une méprise qu’il a la croix ; & qu’il a fait ses premières armes au faubourg St. Antoine. On l’a estimé alors ce qu’il valait ; il est devenu l’amour du peuple, & pas un militaire n’ose lui parler.

Croix, (de) un des muets de l’assemblée nationale ; mais la nation est sûre de lui. Il est dévoué à la bonne cause, il se lève pour la bonne cause, il reste assis pour la bonne cause, il tape du pied pour la bonne cause, & il ne se tait même que pour une bonne cause.

Custine. Jusqu’à présent on le croit neutre dans l’assemblée, mais il a le cœur trop bien placé, pour ne pas devenir bientôt un des meilleurs patriotes du côté gauche ; & sa passion pour une simple fille publique, donne déjà les meilleures espérances.

Danton. Il a présidé le district des Cordeliers avec un tel courage, qu’il l’a enveloppé dans son immortalité. Il a respecté les intentions du peuple jusques dans les fureurs, & il a sauvé son quartier de la tyrannie de la loi martiale. Avec quelle chaleur n’a-t-il pas défendu l’intrépide Marat, ce digne ami de la nation, que l’on voulait séparer d’elle ! Sans le district des Cordeliers, & surtout sans son président, ce grand écrivain était forcé de s’expatrier. De tels services, dans notre situation, sont plus importants qu’une victoire, ou la prise d’une ville ; le souvenir en durera tant que nous combattrons pour la liberté, & la France sera longtemps malheureuse, avant que M. Danton soit oublié.

Demeunier, un de ces hommes dont la révolution a décidé le génie; sous le règne du despotisme, il traduisait modestement des gazettes, & ne prévoyait pas alors qu’un jour il aurait des idées, qu’il parlerait couramment dans une grande assemblée, & qu’il deviendrait l’objet d’une commune admiration. On a même été forcé de le faire quelquefois président, pour éteindre le Jeu continuel de son talent; tant de miracles ne pouvaient s’opérer que par une insurrection générale ; mais quel est le pays qui n’achète pas un peu cher la possession d’un grand homme ?

Dinocheau. Ce savant député consent à se taire dans l’auguste sénat qui nous gouverne, mais il charge le courrier de Madon de toutes ses dépêches patriotiques. Il n’est pas de bons Français qui n’en reçoivent tous les matins, & qui, en les lisant, ne restent encore fermes dans leurs principes ; de tels lecteurs ne sont-ils pas invincibles ?

Dionis Du Séjour, un de ces illustres magistrats qui ont abandonné leur robe à la patrie. Il n’a pas fait son petit sacrifice aussi chaudement que ses confrères, mais on n’en est que plus généreux à l’être froidement, & si M. Dionis parle peu, on devine aisément tout ce qu’il pense.

Dubois, simple garde française, mais déserteur immortel. C’est un des 60 mille vainqueurs de la Bastille, & c’est lui qu’on a promené au palais-royal dans un char de triomphe, & couvert de tous les ornements du despotisme. C’est en rendant de tels honneurs à une foule de guerriers, qu’on est parvenu à détruire cette infâme subordination, si opposée aux droits de l’homme, & qui ne peut conduire une nation qu’à la victoire.

Dubois De Crancé, le plus pacifique législateur qui ait jamais existé. Il a prouvé dans l’assemblée nationale, que les soldats n’étant que des brigands pendant la paix, on pouvait toujours s’en passer en attendant la guerre. Ce profond raisonnement a excité quelques murmures parmi l’armée française, mais l’impression contre elle n’en a pas été moins forte, & elle n’a pas encore échappé à la proscription de M. Dubois. Que cette haine pour tout ce qui annonce la guerre, est admirable & patriotique! elle est cependant naturelle en M. Dubois. Il a servi lui-même dans sa jeunesse sans pouvoir se décider à être militaire, & il a senti de bonne heure tous les dangers de cette profession. Il tonne aujourd’hui contre elle & contre le tyrannique honneur qui la soutient, & il fait trembler d’indignation tous les Parisiens qui lui ressemblent

Dupont. Ce grand administrateur est si attaché à la France qu’il l’a gouvernée de tout temps, sourdement dans les bureaux de M. Turgot, modestement dans l’antichambre de M. de Calonne, & glorieusement aujourd’hui dans la tribune nationale. Peu de génies savent se prêter ainsi à toutes les formes de gouvernement, pour être fans relâche utiles à leur pays. M. Dupont a nécessairement été traité d’intriguant & d’ambitieux, mais il a eu pour lui les plus illustres de l’assemblée, ils ont fait valoir ses bonnes intentions, surtout sa vieillesse, & ses ennemis se sont tranquillisés.

Duport, habile magistrat, qui n’était entré dans le parlement de Paris, que pour le livrer, pieds & mains liés, à la nation. Il est devenu en conséquence, un de ses plus chers défenseurs, & il a été longtemps aussi estimé que le comte de Mirabeau. Mais le malheur de tous ces grands succès, c’est que le patriotisme triomphe toujours aux dépens du talent. Le grand homme qui s’aperçoit qu’on a bien pris le parti de l’admirer, se dispense volontiers de le mériter, & reste médiocre tout à fon aise. Voilà justement ce qui est arrivé à M. Duport. Il s’en est reposé pour sa gloire, sur son grand caractère, mais à force de lui trouver des vertus, on l’a oublié tout-à-fait.

Ely, un des premiers héros Parisiens qui ait paru en France, depuis la création de la monarchie. Son héroïsme a été découvert à l’assaut de la Bastille; il y monta, suivi de la brillante jeunesse des faubourgs, & ils cherchèrent longtemps des combattants avant de s’emparer de la citadelle. Le brave Ely fut un des vainqueurs du faible Launay, il le conduisit lui-même à la Grève, & il disputa longtemps l’honneur de lui porter le dernier coup.

Emmery. Il faut que ce célèbre avocat ait plus de mérite qu’il n’en faut pour présider l’assemblée nationale, puisqu’elle a résisté deux fois à la tentation de l’élever si haut ; mais M. Emmery se rend tous les jours indigne de cette rigueur par l’humilité de ses opinions, & il ne lui sera peut-être que trop facile d’en triompher ; car, pour un grand parleur, c’est un vrai supplice que de présider des orateurs, de s’occuper à les accorder, au lieu de se plaire à les confondre, de tout écouter, de ne rien interrompre, & de se vouer patiemment à l’ennui, avec tant de moyens de vengeance dans la tête.

Fabre D’Eglantine. Ce citoyen a tiré tout le parti possible du poste de vice-président du district des Cordeliers ; mais combien n’eût-il pas mérité de la patrie, s’il lui eût sacrifié ses ouvrages dramatiques ! Son talent pour la comédie était trop marqué pour ne pas affaiblir fon patriotisme, & il devait, pour le moment, arrêter les élans de son génie, risque à le laisser échapper un jour.

Fauchet. (l’abbé) Il est impossible de réunir plus de titres patriotiques que M. l’abbé Fauchet. Il est, à-la-fois, représentant de la commune parisienne, prédicateur révolutionnaire & volontaire dans l’armée nationale. Il a su faire tête à tant de charges, & partout .il s’est illustré. Il a dit en chaire que les aristocrates avoient pendu Jésus Christ, & les aristocrates n’ont pu le nier. Ne pouvant décemment sauver M. Foulon dans ce monde ci, il l’a subtilement sauvé dans l’autre, & lui a glissé l’absolution à travers les glaives des bourreaux. Il a dit aussi dans le Journal de Paris, qu’il n’y avait plus de mauvais plaisants que parmi les aristocrates. On l’a cru un moment aristocrate, mais on n’en a pas moins senti cette grande vérité.

Faydel, plus connu sous le nom de l’Observateur. Il court, il furte, il découvre au nom de la nation, & il inscrit sur son agenda tout ce qui peut irriter un peuple libre. Il risque quelquefois ses réflexions, mais elles n’arrêtent personne, & son suffrage n’a empêché aucun soulèvement.

Fréteau. Cet illustre magistrat, ancienne victime du despotisme, a été, pour notre bonheur, retranché longtemps de la société ; car c’est en partie à sa vengeance, que la France doit sa liberté. Le vertueux Fréteau n’à point employé contre la tyrannie, ces foudres d’éloquence qui l’avertissent de son danger. Il a pris un ton doux, religieux, qu’on eût pris pour de l’hypocrisie dans toute autre occasion, & il a plus animé le peuple que tous les bons orateurs de l’assemblée. Il a été merveilleusement secondé par une figure livide, inanimée, qui rejette toute idée d’ambition, & qui encourage à jouer la vertu. Il faut tout cela pour devenir tout-à-coup l’amour d’une nation soupçonneuse ; encore M. Fréteau est-il toujours sur ses gardes, & dans les immenses occupations, il ne s’oublie pas un instant.

Garrat le cadet, autre journalier de l‘assemblée, mais il est plus habile que tous les autres ; il déguise la vérité dangereuse, il encense la force triomphante, il atténue les horreurs d’une catastrophe ; enfin on peut le regarder comme l’optimiste de la révolution. Que de citoyens alarmés n’a-t-il pas tranquillisés, en assurant dans sa feuille, qu’avec deux ou trois idées, on repousserait tous les ennemis de la France. Il a d’ailleurs dans fon style, cette confusion nécessaire pour chanter une insurrection, & le Journal de Paris sera toujours pour le peuple, la meilleure histoire du temps. On a cru jeter du ridicule fur cet ouvrage en faisant une lifte de ses nouveaux abonnés, & en disant qu’il avait regagné en allées, ce qu’il avait perdu en portes-cochères. Mais on en a fait, fans le vouloir, l’éloge le plus convenable. On a cru humilier l’écrivain, & l’on n’a fait que flatter le patriote.

Garran De Coulon, un des meilleurs dénonciateurs du baron de Bezenval, & des fidèles serviteurs du roi. Si on l’eût écouté, au lieu de perdre sont temps à juger les victimes marquées par le peuple, la justice aurait résolu une fois pour toutes de les lui livrer.

Gautier de Biauzat, le plus fougueux Auvergnat de l’assemblée nationale. Son grotesque langage fait ressortir on ne peut mieux son patriotisme, & le français qu’il parle, avec la France qu’il défend, forme le contraste le plus piquant.

Gérard, grossier laboureur, mais un des meilleurs répondants du patriotisme de la Bretagne. A la vérité, il n’a jamais ouvert la bouche, mais la sublime simplicité de fon costume a suffi à l’admiration de Paris & de Versailles, & il a paru inutile de faire expliquer un paysan sur l’abolition des droits seigneuriaux.

Gerle, (dom) vénérable Chartreux, qui est venu exprès de Périgueux à l’assemblée national, pour faire le bonheur de tous les Chartreux présents & futurs ; il a traité de leur liberté avec la nation ; il les a débarrassés de toutes les austérités monacales, & il a fait présent à la France d’un million d’excellents bras, prêts à la dévaster encore à la première lueur de despotisme.

Gorsas. Il s’est chargé longtemps des dépêches du courrier de Paris & de Versailles ; mais depuis la journée du 6 octobre, son talent ne passe pas les barrières de la capitale. Il y est même plus brillant qu’utile ; car les Parisiens ayant leur roi & leurs députés sous leurs mains, leur courage n’a plus besoin d’inquiétude, pour être toujours en haleine.

Goupil De Préfeln, magistrat aussi vieux que respectable. Après avoir fût un peu de tout pendant sa vie, il n’a pas voulu mourir sans se montrer républicain, & il a défendu les droits de chaque citoyen Français, en homme qui a peu de temps à perdre. Il en a joui avec profusion dans la tribune parisienne, & en se flattant peut-être de lui survivre, l’assemblée l’a toujours admiré patiemment. On ne sait au juste sur quels décrets l’éloquence de M. Goupil a le plus influé, mais comme il en est peu qui aient évité sa balance patriotique, la nation aime mieux risquer d’être trop reconnaissante envers lui que de détailler tout ce qu’elle lui doit ; & une fois pour toutes, elle lui fait gré de tout ce qui se fait.

Gouttes. (l’abbé) Il est du petit nombre des vénérables curés qui ont abandonné le clergé dans ses justes malheurs. Il a opiné pour la vente des biens, dont il n’avait pas à se reprocher la jouissance, & il n’a rien trouvé à regretter dans sa cure de Béziers. Son désintéressement lui a valu la présidence de l’assemblée dans un moment d’interrègne, & cette quinzaine de gloire a plus embarrassé, qu’ébloui ce vertueux pasteur.

Gouvion, major-général de tout ce qui sert dans Paris. Trente années perdues au service du roi, n’ont pu lui enlever cette seconde place de l’armée civique. Il voulait refuser les quinze mille francs d’appointements qui y sont attachés, mais il a réfléchi que ce serait faire sentir à la nation sa misère, & il a tout accepté par délicatesse.

Gouy d’Arci, jeune homme infatigable & qui a fini par faire parler de lui de la manière la plus avantageuse. Ayant essayé inutilement de plusieurs bailliages pour parvenir aux états-généraux, il a fait semblant d’arriver de St. Domingue, & on l’a reconnu député de l’autre monde. Il a fait épouser aux nègres, le patriotisme de Paris, & on l’à bientôt confondu avec les défenseurs de la patrie. On a voulu le rendre méprisable & le tourner en ridicule, mais il n’a eu besoin que de parler & de se montrer pour rendre tout cela inutile.

Grégoire, encore un curé sacrificateur. Son plan pour la suppression de tous les frais du culte suprême était aussi sublime qu’évangélique. Il ne demandait à chaque paroisse de France, que six cents francs par an pour l’existence de Dieu. Lui-même se faisait fort pour vingt sols par jour, de tenir fort proprement un autel, d’y célébrer deux ou trois messes par semaine, & même de prêcher & d’encourager le peuple dans les grandes occasions. Une religion à si bon marché devait sans doute séduire toute la république, mais les ennemis de ce bon curé ont fait échouer tous ses projets de réforme ; ils l’ont même contraint jusqu’ici de recevoir ses dix-huit francs par jour, &, en véritable Grégoire, il en gémit sans cesse au cabaret.

Grouvelle, un de ces valets littéraires qui savent quitter les genoux des grands, quand leurs grandeurs disparaissent. Il a même surpassé en ce genre tous ses honnêtes confrères. Non-seulement il a abandonné le prince de Condé qui l’avait substanté, mais il a écrit contre Montesquieu, qui avait nourri son esprit. Une telle impartialité lui a sait beaucoup d’honneur & lui a tenu lieu de connaissance & de talents auprès de ses lecteurs.

Guillotin, médecin patriote, qui a cru que son art pouvait tourner au profit de l’humanité. Il a vu la lancette en grand, il l’a dirigée sur tous les maux qu’entraîne la justice, & il a inventé sa machine immortelle. On l’a accusé d’abord de confondre un peu les criminels d’avec ses malades, & d’être aussi tranchant à l’Hôpital qu’à la Grève ; mais on lui à bientôt pardonné des distractions inséparables du génie, & on a couronné la guillotine. On attend un bon crime de lèse-nation pour en faire l’essai, & en faveur de cette grande exécution, M. Guillotin a promis de renoncer à la médecine.

Hullin, illustre blanchisseur qui a conduit les gardes-françaises dans les sentiers de la Bastille & de la gloire, & qui aurait sûrement combattu avec eux en cas de résistance. Il a aussi porté quelques coups à M. de Launay, & dans un jour d’insurrection, il n’en faut pas davantage pour être immortel.

Humbert, enfant de douze ans, qui a pris la Bastille tout comme une grande personne. Il a braqué son petit fusil sur l’énorme citadelle, & il a cassé une vitre du gouvernement ; cela ne paraît rien, mais ce sont des petites actions comme celles-là qui ont décidé la victoire, & le petit Humbert, ce jour-là, en valait bien un autre.

Jacques, intrépide fort de la Halle, & un des mieux intentionnés de ceux qui volèrent, le 5 octobre, à Versailles. Il y tua, de sa hache, un de ces perfides rebelles qui défendaient leur roi, & il excita jusqu’aux enfants au carnage, par sa férocité républicaine. Il a disparu, depuis cette journée mémorable ; & la gloire & le Châtelet lui préparent en vain sa récompense.

Jessé, envoyé de Béziers à Paris, pour dérouter l’aristocratie. Ce monstre à mille têtes l’a d’abord fait trembler ; mais son effroi à bientôt tourné au profit de la Nation. Il s’est si fort alarmé pour elle, qu’il n’a plus vu, qu’il n’a plus entendu, qu’il n’a plus rêvé qu’aristocratie ; il a inoculé tout le Languedoc de sa peur patriotique, par sa fameuse lettre à ses commettants, & ce n’est qu’en les entretenant toujours dans sa propre méfiance, qu’il les a décidés à quelques massacres nécessaires.

Julien, immortel espion du grand lieutenant de police, la Fayette. Avec quelle intelligence il a découvert & repris M. de Bonne-Savardin, qui se sauvait de France, pour revenir la conquérir avec deux ou trois de ses amis ! Une telle capture lui aurait valu la croix, sous M. de Sartine ; mais aujourd’hui, les actions héroïques sont si communes, qu’elles ont épuisé les récompenses.

La Blache, démocrate si loyal, & dont on connaît si bien les bonne intentions, qu’il n’a eu besoin ni d’agir, ni de parler, pour être l’ami de tous les bons Français. C’est un des plus honnêtes muets de l’assemblée nationale ; & ses ennemis, s’il peut en avoir, n’auront jamais que sa présence à lui reprocher.

La Borde Merville, jeune millionnaire, on ne peut plus intéressant ; il a parlé pour le bien du peuple comme pour le sien, & il a conservé sa fortune en faveur de sa bonne volonté. Les trésors de son père ont paru bien acquis, puisqu’il n’était pas gentilhomme, & les brigands ont respecté ses possessions. Le jeune la Borde a eu l’adresse de ne pas afficher à la fois tous ses avantages, & il a dissimulé entièrement son éloquence. Tout le monde lui a su gré d’un ménagement si généreux, & son silence augmente tous les jours la confiance de ses admirateurs.

Laclos, le confident, le conseiller, l’ami, peut-être, du duc d’Orléans. C’est lui qui débrouille tous ses sentiments, qui enfante tous ses projets, qui dissipe toutes ses craintes ; en un mot, c’est lui qui en a fait un moment l’idole & l’espoir du peuple. A quel degré de gloire il aurait élevé ce grand prince, s’il eût pu vaincre son extrême timidité, & s’il eût pu le persuader sans l’effrayer ! Mais on apprend à jouer toutes les grandes qualités, excepté le courage, & le malheureux Laclos n’a pu même donner le sien à son élève. Il reste donc inutilement attaché à sa fortune, & il répond seulement à la Nation de ses aumônes.

Lacoste. Ce jeune grand homme a la candeur de l’ambition peinte fur la figure. Il avoue ingénument sa passion pour la démocratie, & il sent lui-même qu’il faut un peu en abuser pour le laisser jouer un rôle ; il peut aisément arriver à tout , à l’abri d’une, telle candeur , & il fait trop se faire écouter pour qu’on se méfie jamais de lui.

La Fayette. La destinée de ce héros est de s’immortaliser partout sans servir son roi. L’Amérique & l’hôtel de ville lui ont suffi pour déployer ses talents, Se sa gloire n’a encore rien coûté aux ennemis de la France: nommé général de la meilleure milice bourgeoise de l’Europe, il fut bientôt digne de cette place; il en saisit bientôt l’esprit qui est d’obéir à la multitude, de lui commander tout ce qu’elle désire, & de ne lui reprocher sa rage que quand elle est assouvie. Cette grande habileté a peut-être entraîné quelques atrocités ; mais la révolution, ce grand mot excuse tout, embellit tout, & ne permet pas le moindre soupir à l’humanité.

Lally-Tollendal, faible citoyen qui a abandonné la cause du peuple, sous prétexte & qu’on le trompait sur ses droits, & qu’on ne le rendait libre que pour le rendre barbare. Cette minutieuse raison l’a indigné contre l’assemblée nationale, & il a abandonné la France à ceux qui le faisaient rougir de la gouverner. On ne pouvait guère l’estimer sans mépriser tous nos grands orateurs, & on en a mieux aimé le croire injuste.

Lanjuinais, patriote, avocat & Breton ; trois titres pour parler beaucoup, & même pour se faire écouter. M. Lanjuinais n’a jamais eu de ces mouvements d’éloquence qui émeuvent l’auditoire, mais il a eu souvent de ces emportements qui lui plaisent ; il aurait même poussé quelquefois la chaleur jusqu’à l’injure, si on eût pu distinguer ce qu’il pensait à travers ce qu’il disait : mais l’obscurité adoucit les traits les plus amers, & on fait tout entendre avec son secours.

La Mandinière, un des plus forts vainqueurs de la Bastille. Il pénétra dans le fort de la place avec dix mille jeunes gens tout au plus, & quatre invalides voulurent en vain arrêter leur impétuosité. Après quelques heures de combat, ces vaillants sexagénaires furent vaincus : & deux seulement furent pendus, selon les lois de l’insurrection. On a voulu jeter du ridicule & de l’atrocité sur ce fameux siège ; mais l’embarras des assiégeants excuse leur férocité : &se quand on ne trouve pas de défense, on attaque comme on peut.

La Rochefoucault, (le duc de) ancien économiste, & qui ne pouvait pas défendre la monarchie sans déroger à ses principes. Il n’a pas trop brillé dans le parti républicain ; mais il a préféré la médiocrité à l’inconséquence, & cette estime de ce qu’il vaut, lui a fait beaucoup d’honneur.

La Poule. Peu de grands hommes se sont élevés si naturellement que M. la Poule ; de simple garçon de paume, il est parvenu à la dignité de député de Besançon, & cela sans intrigue, sans protection, sans talent même, puisqu’il faut le dire. A quoi doit-il donc son élévation ? à son seul abaissement. Le peuple seconde avec joie tous ces caprices de la fortune, & il croit se couronner lui-même, en couronnant le dernier des hommes. M. la Poule ne s’est point laissé éblouir par l’éclat de son pouvoir ; il a même conservé, dans la tribune, l’ancienne simplicité de son langage, & il a répondu une fois à un de ses adversaires, qu’il prenait mal sa bisque.

Le Chappelier, génie ardent, qui, le premier, a sonné le tocsin dans toute la Bretagne , & qui a changé ses farouches habitants en bons Parisiens. Lui-même, après une vie orageuse, s’est transformé tout-à-coup en brave Plébéien, en sénateur intègre, & il a opéré des prodiges : il a châtié le parlement de Rennes, il a fixé le traitement du roi ; enfin, il a bravé toutes les puissances comme si elles régnaient encore. Il ne pouvait se reposer de tant de triomphes que dans le fauteuil de président, & c’est aussi par-là qu’il a fini sa renommée. On a rendu cette dignité si éclatante, qu’elle assouvit l’ambition de celui qui l’obtient ; qu’elle le dégoûte de rentrer en lice après avoir vaincu, & qu’il n’ouvre plus la bouche de peur de gâter sa gloire. M. le Chapellier ne s’est pas livré tout-à-fait à de si justes alarmes, mais il ne s’abandonne plus à tout le feu de son éloquence, il ne s’attache plus à la parole avec la même constance, & c’est beau coup.

Le Couteulx du Moley, brave financier, qui s’est mis dans la garde nationale, pour mieux défendre sa fortune & celle de ses parents. Il n’a pas négligé pour cela les intérêts du peuple, & il a souvent emmené ses soldats qui voulaient s’opposer aux divertissements de la nation. Tant de prudence l’a déjà fait nommer commandant de bataillon, & à la première occasion périlleuse, sûrement il ne restera pas là.

Le Franc De Pompignan, archevêque de Vienne. Ce vénérable prélat, après avoir survécu à toutes les plaisanteries de Voltaire, s’est avisé, sur la fin de ses jours, de devenir un objet d’adoration, & il a bien pris son temps. Il a calculé qu’il pouvait gagner quelque chose en se laissant dépouiller, & il a abandonné son archevêché ; il a retenu ses paroles, il a montré ses cheveux blancs, & le bon peuple l’a adoré ; de sacrifices en sacrifices, il est arrivé à la feuille des bénéfices : & au total, toutes ces vertus ne lui ont rien coûté. Quel exemple touchant pour cette foule de prêtres qui n’ont pas su se déguiser!

Liancourt, (le duc de) grand publiciste qui tenait à la cour par ses places, & à la nation par ses principes, & qui a su tout accorder & tout conserver. Il s’est laissé attendrir pour le roi, il s’est laissé insulter pour le peuple, & il a gagné tous les cœurs. Un succès aussi général est fort rare, & demande un homme d’une médiocrité invincible. Il faut que son ambition ne puisse être contrariée par aucun talent, & qu’il laisse même à ses rivaux la douceur de ne pas l’estimer. C’est ainsi que le modeste duc de Liancourt est arrivé à tout ; il aspire tranquillement à tous les genres de gloire, sans que personne s’avise seulement de demander pourquoi il est question de lui.

Luines, (le duc de) patriote inébranlable. Il s’est établi dans le parti populaire ; il a fait signe qu’il s’y trouvait fort bien, & on ne lui en a pas demandé davantage. On a eu soin seulement de mettre à ses côtés deux forts de l’assemblée, qui le soulèvent & le rassoient quand il faut opiner pour la patrie.

Lusignan, intrépide député de Paris, & sage colonel du régiment de Flandre. Il a donné, le 6 octobre, à ses soldats, l’exemple d’une tranquillité incroyable. S’ils se fussent joints aux trop fidèles gardes-du-corps, notre coupable roi serait encore à Versailles, entouré de ses serviteurs, aussi libre que ses sujets, & aussi heureux que ses assassins. Que la république couronne donc le prudent Lusignan, dû-telle ne lui jamais donner de corps à commander.

Manuel, encore un génie dont l’almanach des grands hommes a donné l’idée ; petit à petit sa renommée littéraire l’a mis à la tête du comité de police de l’hôtel-de-ville. Il écrit moins à la vérité, depuis qu’il occupe cette grande place ; mais, pour peu qu’on réfléchisse, on s’en consolera bien vite. En effet, M. Manuel était très-redoutable, en éclairant les hommes ; il n’est plus le même en les jugeant.

Marrat, l’ami intime du peuple & qui veillait si chaudement à ses intérêts, qu’il excita la jalousie de la garde nationale. Un petit détachement de cinq mille hommes fut commandé pour s’emparer de lui, & de ses presses patriotiques. La nation de son district le défendit longtemps ; mais comme les cinquante-neuf autres nations l’abandonnèrent, ce grand citoyen fut obligé de se sauver déguisé en déserteur, d’errer par toute la France, & qu’il avait instruit pendant six semaines.

Martel, autrement dit l’orateur du peuple. C’est lui qui entretient sans cesse tous ses dangers, & qui l’empêche de s’endormir sur son reste d’amour pour Louis XVI. Sans lui peut-être, il adorerait encore une reine aussi bienfaisante que courageuse ; & il lui rendrait par l’idolâtrie ce qu’il lui a ôté par la vengeance. L’éloquent Martel le sauve chaque jour de tous ces pièges de la grandeur ; il appelle cette magnanime princesse, mégère , furie , monstre dégobillé de la bouche d’Alecto, & la France est sauvée.

Matthieu De Montmorenci, le plus jeune talent de l’assemblée nationale. Il bégaye encore son patriotisme ; mais il le fait déjà comprendre, & la république voit en lui tout ce qu’elle veut y voir. Il fallait qu’un Montmorenci parût populaire, pour que la révolution fût complète, & un enfant seul pouvait donner ce grand exemple. Le petit Mathieu s’est donc dévoué à l’estime du moment, & il a combattu l’aristocratie sous la férule de l’abbé Sieyès ; ce grand législateur en a même attrapé le glorieux surnom de fessemathieu ; & ce mot seul confondra le maître & le disciple aux yeux de la postérité.

Menou, (le baron de) une des fortes colonnes de l’assemblée nationale. Sa figure annonce à la fois toute la prudence de l’esprit & tout le feu du patriotisme. Avant de se décider à parler, il a eu l’attention de se faire une grande réputation de probité, & on l’a écouté. Le parti républicain, à qui on reprochait des âmes de boue & des hommes perdus, a voulu opposer le baron de Menou à la calomnie, & cette intention seule lui fait beaucoup d’honneur. On ne pouvait guère le rendre célèbre, sans le faire président, & on s’en est tenu à ce moyen. Il a rempli justement, un aussi grand fauteuil ; il n’a point abusé de sa place, en y déployant du talent & en modérant celui des autres. Il a laissé tout dire, tout agiter, tout détruire, & il a fait regretter son règne.

Mercier. Ce grand génie a si bien pris la révolution, qu’en son honneur il a recommence son tableau de Paris, & qu’il en fait un de circonstances, sous le nom d’Annales Patriotiques. II y chante périodiquement tout ce que la nation fait de remarquable ; & quand elle se permet quelque divertissement un peu atroce, il aime mieux respecter sa force que d’essayer de ses remords.

Mirabeau. (le comte de) Ce grand homme a senti de bonne-heure que la moindre vertu pouvait l’arrêter sur le chemin de la gloire, & jusqu’à ce jour, il ne s’en est permis aucune. II n’a regardé l’honneur & la probité, que comme deux tyrans qui pouvaient mettre un frein à son génie, & il s’est rendu sourd à leur voix ; il a renoncé à toute espèce de courage pour ne pas rendre sa destinée trop incertaine ; enfin, il a profité de son manque d’âme pour se faire des principes à l’épreuve des remords. Des milliers de Français se sont dévoués pour la patrie ; lui, s’est vendu pour la patrie, & cela est bien plus sûr : le génie est si flottant dans sa marche, qu’une grande république ne peut compter sur lui qu’en le payant fort cher. D’ailleurs, quand il s’agit de la liberté, il ne faut rien épargner ; & la fidélité du comte de Mirabeau, prouve la magnificence du parti qu’il défend. Il n’a parlé quelquefois en faveur de l’autorité royale, que pour prouver que son jargon aurait trouvé partout à se placer, & que son éloquence gagnait cent pour cent à être dirigée contre sa conscience. La nation lui a donc laissé le plaisir de combattre quelquefois contre elle, & la misère du roi l’a toujours rassurée ; le comte de Mirabeau n’en passe pas moins pour un des meilleurs ouvriers de la révolution, & il ne s’est pas commis un grand crime dont il ne se soit avisé le premier.

Mitouflet, le plus grand président que le district de Saint-Roch ait jamais produit. C’est lui qui a fait une guerre si savante, au club de la rue royale ; c’est lui qui a appris au peuple que deux cents citoyens, en jouant aux dames & aux échecs, conspiraient contre la liberté, & que ces deux jeux emblématiques étaient l’école de l’aristocratie : il a même découvert que M. de Favras avait déjeuné deux fois dans cette maison infernale, & aussitôt elle a été détruite. Les membres de cet horrible sabbat ont été vaincus & dispersés par vingt mille passants soutenus par la garde nationale & le faubourg Saint-Antoine ; & le procès de M. Mitouflet, devenu l’ornement de tous les coins de rues, éternisera à jamais le souvenir de cette grande victoire.

Montesquiou, citoyen facile, qui se prête volontiers à toute espèce de gouvernement, & qui, dans les troubles d’un empire, trouve toujours une puissance à flatter & une fortune à se promettre. Il perd cent mille écus dans une nuit, & tâche, le lendemain, de prendre sa revanche, en présentant un plan de finance à l’Assemblée Nationale. Un tel caractère serait méprisable & peut-être dangereux dans une monarchie ; mais on s’accommode de tout dans une république : & pour que la liberté soit sans bornes, il faut que tous les vices puissent s’exercer.

Moreau de Saint-Méri. Cet homme étonnant est parti exprès de l’hôtel-de-ville, pour arriver de la Martinique à l’Assemblée Nationale, & pour y accuser M. de Besenval qu’on allait absoudre ; il déploya contre lui l’acharnement le plus populaire, il le chargea de crimes inconnus jusqu’à ce jour, & il serait parvenu, sans doute, à le faire immoler, si le sang de Favras n’eût étanché pour un moment la soif de la nation.

Morel, un des illustres dénonciateurs de M. de Favras, par une constance au-dessus de l’humanité ; il s’est voué pendant un an à l’espionnage, a l’hypocrisie, & à tout ce que la trahison a de plus infâme, pour sauver la France d’un massacre général que deux ou trois personnes allaient exécuter. On a cru aisément un homme qui sacrifiait à son pays tout ce qui lui restait de probité, & on a noblement récompensé une perfidie si patriotique. Pour être conséquent, il fallait immoler M. de Favras, & faute de preuves, on s’en est rapporté aux fureurs du peuple.

Moreton, patriote d’autant plus chaud, qu’une vengeance aveugle l’a toujours animé. Le despotisme l’avait chassé de la cour ; dès ce moment, le roi lui a paru indigne de régner ; le despotisme lui avait ôté un régiment qu’il commandait à coups de plat de sabre : il s’est mis dans la garde nationale pour débaucher les soldats qu’il ne pouvait plus maltraiter. Enfin, ne pouvant plus se montrer nulle part, il s’est fait représentant de la commune. Tant d’activité contre son prince devait tourner au profit de la liberté, & le généreux Moreton s’est montré presqu’aussi digne d’elle, que MM. Morel & Turcati. Il a dénoncé M. Lambesc comme assassin ; il travaille tous les jours à le faire pendre ou décapiter, & il irait le chercher lui-même pour donner ce grand exemple, s’il n’était pas plus sûr de se casser le cou, que de lui faire couper le sien.

Narbonne. (le comte Louis de) Cet ex-courtisan s’étant avisé d’être citoyen, & voulant se distinguer à quelque prix que ce soit, ne s’est point découragé en trouvant à Paris toutes les places prises, & il s’est fait patriote de province ; il s’est d’abord débarrassé de quelques grâces de l’ancienne cour, auprès de la fille du grand Necker, & il est parti bien corrigé pour la Franche-Comté ; muni d’un certificat de l’évêque d’Autun, il y est bientôt devenu commandant de toutes les gardes nationales. Il s’y distingue chaque jour par de nouvelles vertus. Il exerce ses troupes par ses harangues, il les encourage par sa prudence ; & si cette province tourne en petit royaume, comme il y a lieu de l’espérer, ce qui peut arriver de pis à M. de Narbonne, c’est de la gouverner.

Necker. Cet ancien grand homme, est clairement le père de la révolution, mais il la regarde aujourd’hui comme bâtarde, & il affecte de ne la pas reconnaître : qui a donc pu déranger ainsi
son grand caractère ? Serait-ce cette habitude de massacrer, que la nation vient de contracter ? Serait-ce la dégradation du ministère? Serait-ce enfin le parti qu’on a pris de se passer de lui, même pour faire du mal ? Il est impossible que, pour toutes ces misères-là, il veuille perdre l’amour des Parisiens, le plus grand peuple du département ; il est donc bien plus naturel de croire que c’est sa modestie qui a diminué son patriotisme, & qu’il n’a affiché un reste d’attachement pour le roi, que pour se dérober à tout le poids de sa gloire. Une intention si humble, & qui lui ressemble si fort, ne doit donc rien changer à sa renommée ; & si les aristocrates veulent encore lui accorder leur haine, les vrais démagogues ne doivent point lui faire grâce de leur estime.

Nicolas, second coupe-tête de la révolution, & surnommé grand-barbe, vu la majesté de sa figure. C’est le principal héros de la journée du 6 octobre. Il y seconda si bien ses frères d’armes, Mirabeau & d’Orléans, qu’il les fit frémir de leurs projets, & qu’ils s’arrêtèrent au milieu de la victoire. Nicolas les boudait un peu depuis ce moment, mais le Châtelet a su réunir ces trois anciens amis, & ils sont maintenant sûrs de vivre & de mourir ensemble.

Noailles. (le vicomte de) On peut regarder ce héros comme la miniature du grand la Fayette. Avec aussi peu d’ambition & autant de loyauté que lui, il s’est distingué dans les petites choses, tandis que son modèle se perdait dans les grandes. La noblesse & le militaire se trouvaient dégradés par le fait ; il s’est amusé à les dégrader par la forme ; ayant des parents aristocrates, il a fait à merveille les honneurs de leurs pensions ; enfin, fatigué de faire le caporal en garnison, & de ne commander qu’en assommant, il a renoncé à son métier & s’est mis à prêcher l’indiscipline ; une foule de mauvais esprits ont critiqué & même méprisé cette conduite ; mais l’intrépide Noailles s’en est consolé dans les bras des Parisiens, ses compagnons de gloire, & il en a été quitte, comme tous les grands hommes du jour, pour renoncer à ses anciens amis.

Noel, (l’abbé) un des plus recommandables journaliers de la révolution ; il n’a fait qu’un saut de l’université dans la chronique de Paris, & il a réparé trente ans d’obscurité. Il mourait de faim, ses discours à la bouche ; il s’enrichit, les injures à la main. Quelle noble source d’abondance nous a fourni la liberté de la presse ! Elle n’a ruiné, que les talents & le bon goût, c’est-à-dire quelques individus qui faisaient rougir un million de pauvres écrivains. L’égalité d’esprit est donc une des plus grandes opérations de l’assemblée nationale, & c’est au décret qui la constitue, qu’elle-même a le mieux obéi ; on ne voit plus dans son sein, ni penseur, ni orateur se distinguer insolemment ; aucun esprit ne s’élève ; aucun homme éloquent ne fait rougir son voisin. Quel exemple touchant pour toutes les nations éclairées !

Orléans, (le duc d’) le prince le plus sage qui ait jamais paru dans une insurrection. II a su gagner un pauvre peuple par sa bienfaisance imprévue, par son air d’insouciance ; & le peuple s’est chargé, sans le savoir, de son ambition & de son courage ; Philippe d’Orléans s’est laisse louer, adorer, estimer même, sans s’inquiéter d’un pareil aveuglement ; & il se serait laissé couronner, si le trône ne fût pas devenu le poste le plus périlleux de la monarchie. C’est donc par prudence qu’il devint tout-à-coup le dernier des citoyens. M. de la Fayette l’envoya en cette qualité en Angleterre, pour tranquilliser la France & accoutumer les Parisiens à son absence ; & le prince s’est montré digne d’une mission aussi honorable : pendant six mois il s’est constamment laissé mépriser de toute l’Europe ; il a toujours mis sa gloire & son salut dans l’oubli de la nation Française. Son espoir n’a pas été trompé. Il est revenu tranquillement à Paris pour l’auguste fête du 14 juillet. A peine le faubourg St.-Antoine, la halle, & le palais-royal se sont-ils rappelés sa figure & ses bienfaits, & il a été obligé de se faire insulter, pour se faire reconnaître.

Ormesson, (d’) heureux patriote, qui n’a eu besoin que de se taire pour faire fortune. La nation ne s’est point ressouvenue qu’il avait été ministre du despotisme ; elle l’a fait chef de division de sa garde nationale, & elle s’est bien trouvé de son peu de mémoire. L’ancien contrôleur-général a gardé le roi, comme s’il ne l’avait jamais approché , & forcé de faire oublier la moitié de sa vie, il a eu le bonheur de l’oublier lui-même.

Périgord, évêque d’Autun, le plus habile homme peut-être que la patrie ait eu pour sa défense. Ses vues en finance & en administration, sont bornées, mais personne n’a jamais mieux calculé que lui, les circonstances, les devoirs & les vertus. Décidé de bonne heure à sacrifier le clergé à la nation ; Il a senti qu’il était plus sûr de le trahir que de l’attaquer, & il s’est fait évêque. Le roi l’a un peu aidé dans
cette opération ; mais comme il méprisait le bienfait, il devait oublier le bienfaiteur. Enfin, cet illustre prélat a prouvé, avec les Lameth & les Noailles, que dans une révolution, c’est l’ingratitude qui fournit les plus grands hommes, qui tient les petits esprits en haleine, & qui sert de courage aux ambitieux.

Péthion de Villeneuve, avocat de Chartres, qui, faute de clients, est venu plaider pour les Parisiens dans l’assemblée nationale. Ce n’est pas précisément de l’éloquence qu’il y a déployée, mais une certaine turbulence qui la remplace & qui la vaut bien ; il a une discussion si étourdissante, que, dans le plaidoyer touchant le droit de faire la paix ou la guerre, on l’a opposé au terrible Mirabeau. Les deux orateurs y mirent à la fois tant de chaleur & d’impartialité, qu’ils se dirent un torrent d’injures. Cette franchise républicaine les couvrit de gloire, & confondit le vainqueur & le vaincu.

Peuchet, une des plus fortes têtes de l’hôtel-de-ville. Il y est monté de charge en charge, comme un simple particulier ; il a été électeur, représentant de la commune, & c’est sous lui que le peuple exerce aujourd’hui la police de Paris. Il a affiché dernièrement une ordonnance qui défend expressément le vol, l’assassinat, le meurtre même & tous ces inconvénients qu’entraîne la liberté.

Poix, (le prince de) courtisan philosophe, qui s’est mis au-dessus de toutes les révolutions en flattant toujours la puissance qui gouverne. C’est donc à la nation qu’il fait aujourd’hui sa cour, & c’est en s’abaissant devant elle qu’il atteste toutes ses victoires. Les Noailles seront toujours fort utiles dans un empire ; ils seront toujours le plus sûr baromètre de l’autorité, & en suivant leur fortune, on risquera quelquefois de s’avilir, mais jamais de s’égarer.

Populus, député fameux par ses amours avec Mlle. Theroigne de Mericourt, la plus grande citoyenne du palais-royal. Cette habile maîtresse le contient dans le boudoir & ne l’échauffe que dans l’assemblée. Assise au premier rang de la tribune publique, elle veille avec ardeur sur l’éloquence de son amant, d’un regard, elle encourage son esprit ; d’un soupir, elle lui annonce la victoire : en un mot, elle l’enchaîne pour lui faire chanter la liberté. Il est donc clair que M. Populus doit la parole & sa renommée à Mlle. Theroigne, & que la France doit un grand homme de plus à l’amour.

Praslin, (le duc de) seigneur illustre par son patriotisme, & surtout par la mauvaise réputation qu’il avait avant la révolution. Il a, dit-on, anciennement assassiné sa maîtresse & escroqué un de ses amis : il retrouve tout cela aujourd’hui, & on l’estime par la même raison qu’on le méprisait jadis. De tels renversements de principes sont fort naturels. Lorsqu’une grande nation parvient à détrôner l’honneur & la religion, il faut bien que les crimes d’une monarchie deviennent les vertus d’une république.

Prudhomme, le compilateur le plus savant de la littérature populaire. Sous le titre modeste de Révolutions de Paris il fait un tableau immense & continuel de tous les crimes qui peuvent se faire, & de tous les meurtres qui se font. Il désigne & proscrit toujours quelques têtes coupables, & il entretient le peuple dans sa juste vengeance. Pour qu’un simple journal opère un si grand effet, il faut que son style se ressente de son intention, & qu’il devienne le charme du lecteur le plus barbare. Voilà le grand art de M. Prudhomme ; il sait peut-être qu’il fait horreur à l’homme de goût ; mais l’assassin le lit tranquillement, & c’est tout ce qu’il demande.

Quatremerre, célèbre rapporteur de la conspiration de Favras. Il jeta une grande clarté sur cette affaire, en lui avouant ingénument qu’il fallait une victime au peuple. Ce mot, en même-temps terrible & naïf, termina toute la procédure ; il marqua la puissance du peuple, & il honora le supplice de l’innocence.

Quillard, jadis simple décrotteur, mais aujourd’hui aussi illustre que qui que ce soit. Nul citoyen n’a plus mérité de la patrie. Il s’est trouvé dans tous les carnages de la liberté ; il a pendu un invalide, à la prise de la Bastille ; il a traîné dans les rues le cadavre de Foulon ; & en revenant de Versailles, le 6 octobre, il a frisé, à Sèves, une tête de garde-du-corps. Le croirait-t-on ? ce vaillant homme n’a sollicité aucune récompense ; & à peine même est-il connu à l’hôtel-de-ville ; il est resté modestement sur les marches du Pont-Neuf, & là, son patriotisme se trouve exposé aux yeux de tous les passants, dans cette énergique enseigne : Quillard pend, & va en ville.

Rabaud De Saint-Etienne. Il fallait un protestant de cette trempe, pour étouffer à jamais en France, la voix de la religion. Nos évêques citoyens, nos dignes bénéficiers, étaient quelquefois troublés dans leur patriotisme, par le souvenir de leurs sacrifices. M. Rabaud, en ne disposant que du bien d’autrui, n’a eu aucune distraction, & sa misère passée a suffi pour lui donner un zèle infatigable. La louange des journalistes, l’amitié du comte de Mirabeau, le fauteuil de président, rien n’a pu arrêter son ardeur républicaine, & il est encore aussi chaud que s’il restait quelque propriétaire à dépouiller.

Rewbell. Ce respectable député a parlé pour la France, comme s’il était un de ses enfants ; & moitié Allemand, & moitié Français, il a contribué à son salut : il ne connaissait ni nos usages, ni nos mœurs, ni nos ressources ; mais deux ou trois promenades au Palais-Royal, l’ont mis au fait. Il n’a pu se défendre d’abord d’un premier effroi, mais les arguments de la lanterne lui ont paru bientôt sans réplique, & il plus voulu régner que sous elle ; il accuse, il dénonce donc sans cesse ; & si l’assemblée l’écoutait, elle ne perdrait pas quelquefois son temps dans de vaines justifications.

Roberspierre, le grand homme le plus petit & le plus fougueux du sénat Français. La fragilité de son individu n’a fait qu’irriter son éloquence & qu’augmenter sa gloire. Ses ennemis ont eu beau dire qu’il ne s’emportait que pour avoir l’air de parler ; sa colère n’en a pas moins été le charme des tribunes & la terreur des absents. On l’aurait déjà fait président, si l’on n’eût craint de le rendre trop redoutable, en lui laissant à la fois la parole & la sonnette à la main ; on en avait déjà reconnu le danger, pendant sa présidence des Jacobins : il avait alternativement confondu & étourdi les membres de cet auguste club, & il avait encore plus abusé de son talent que de sa place. Les représentants de la nation n’ont donc pu se résoudre à la gouverner, sous le bouillant Roberspierre, & cette méfiance d’une pareille assemblée , ferait honneur à tout autre.

Rœderer, patriote sombre & vindicatif, & dont la mine seule peut faire frémir les aristocrates. On lit dans ses yeux & sur sa bouche la mort affreuse qu’il leur souhaite, & ils l’ont surnommé, dans leur frayeur, le spectre de la liberté.

Saint-Fargeau, jeune robin de la plus haute espérance. Il a foulé aux pieds son mortier de président, il a renoncé au noble surnom de St. Fargeau ; enfin, il a fait tous ces petits sacrifices avec la grâce & la naïveté de son âge. L’assemblée nationale, enchantée de son bon naturel, s’est amusée à jouer avec lui au fauteuil & à la sonnette, & l’aimable enfant s’est tiré à merveille de cette plaisanterie. Les galeries mêmes en auraient été la dupe, & l’auraient cru un vrai président, s’il ne s’était pas avisé de contrefaire M. Target.

Salmm. (le prince de) Cet habile souverain, s’apercevant qu’il y avait plus de rois en France que de sujets dans ses états, s’est établi à Paris & a demandé du service à M. de la Fayette. Ce général l’a employé longtemps dans la rue St. Dominique, & a fini par l’élever au rang de commandant de bataillon. C’est en cette qualité que le vaillant prince de Salmm, à la tête de trois mille hommes, a fait la descente du cimetière des invalides. Persuadé qu’il s’y tramait quelque nouveau complot, & que tout l’argent & les canons de la France y étaient ensevelis, il y pénétra armé de pied en cap, il y combattit pendant cinq heures entières sans rien trouver contre les intérêts de la nation, & sa valeur contre les morts, fit juger de sa douceur avec les vivants.

Saint-Huruge, le plus énorme champion de la révolution ; il s’est établi, avec tout ce qu’il a de courage, dans le centre du palais-royal, & là, animé par les regards d’une foule continuelle, il insulte & défie les sots aristocrates qui le méconnaissent. On a remarqué que, quand ce brave homme s’écartait de la nation, il était on ne peut plus facile à maltraiter, ce qui prouve qu’il est fait pour elle & qu’elle est digne de lui ; il est aussi fort utile à nos augustes législateurs ; ils daignent l’employer quand le peuple a besoin d’être alarmé, & l’effroi de Saint Huruge a toujours décidé quelque grand meurtre.

Sieyès. (l’abbé) Ce que la France doit à ce grand homme, est au-dessus de ses lumières, & surtout de ses moyens. S’il n’avait fait que donner aux états-généraux le surnom d’assemblée nationale, l’immortalité lui aurait peut-être échappé ; mais il lui a tendu tant de pièges, qu’elle s’est trouvée chargée de toute sa gloire. Il a découvert que le tiers-état n’était pas le tiers-état ; il a opposé les droits de l’homme au déficit des finances, & en a conseillé l’exercice à tous les misérables ; enfin, il a décidé la révolution en écrivant, & il l’a prouvé en se faisant lire. Il s’est écarté une fois de sa popularité en défendant les propriétés du clergé ; mais ce rare génie ne pouvait s’oublier un moment qu’en songeant encore à lui, & cette distraction lui coûtait trop pour qu’elle lui ôtât l’amour du peuple : il est donc resté aussi adoré qu’à l’ordinaire. On le fait président dans les cas embarrassants, & il règne quand sa santé le lui permet.

Silleri, le confident, le valet & le compagnon d’armes du sage duc d’Orléans. Tout le monde sait qu’au combat d’Ouessant, il lui a sauvé la vie par ses conseils, & qu’il lui aurait peut-être sauvé l’honneur, s’il avait pu se résoudre à l’abandonner un instant. Tant d’attachement pour un prince populaire, l’a fait nommer député, & la hardiesse de ses discours a fait oublier la faiblesse de ses actions. Il a intrigué contre une noblesse qui le faisait rougir, & contre des tribunaux qui ne pouvaient plus le faire trembler, & il a joué si heureusement, qu’il a été compris dans la dernière estime publique, & que le peuple le regarde comme un galant homme converti.

Talon. Ce sévère magistrat a été fait lieutenant civil à la création du crime de lèse-nation ; il espérait d’abord n’avoir que des aristocrates à faire pendre ; mais la journée du 6 octobre l’a effrayé sur son devoir ; il a vu avec attendrissement que ce jour-là les plus criminels étaient les plus patriotes ; il a reconnu ce grand principe, que dans une insurrection, toute justice doit être suspendue, & il a donné sa démission ; il a donc remis au peuple tous ses pouvoirs, & il n’envoie plus à la lanterne que comme député : il parle peu dans 1assemblée, & il y est fort estimé.

Target. Cet habile législateur a constamment prêté le flanc à tous les ridicules, afin de gouverner plus à son aise, & de dégoûter ses semblables de l’autorité ; en effet, à travers les huées de ses amis & de ses ennemis, il a vu s’accomplir tous ses vastes projets ; sans lui, la constitution serait déjà faite, & peut-être déjà renversée. C’est lui qui la recule sans cesse en y travaillant & qui, par la profusion de son style, la rend d’avance inexplicable. Tantôt il prêche la paix & la concorde, suivies du calme & de la tranquillité ; tantôt il annonce la guerre, suivie d’une victoire ou d’une défaite ; enfin il parle tant que rien ne se sait, & que la liberté règne toujours.’ Les amis de la révolution ne savent donc pas ce qu’ils demandent en soupirant sans cesse après la constitution ; ils ne voyent pas que ce n’est que par elle que le roi peut se relever, & avec lui l’ordre, la justice, les lois, tous ces fléaux d’un grand empire. Au lieu de bénir le grand Target & son galimathias, ils le traitent sans cesse de bavard & d’ignorant ; les ingrats !

Thouret, avocat en révolution, depuis la suppression des parlements. Avant de se charger de la police de l’empire, il avait essayé de quelques ministres, & comme il n’y a point de grands hommes pour leurs valets, il les avait étudiés dans leurs antichambres ; mais leur infortune lui à bientôt prouvé leur ineptie, & il les a abandonnés. Depuis ce moment’ il règne par lui-même, tantôt comme président, tantôt comme rapporteur ; & comme toute justice est supprimée, il paraît confiant qu’on va créer pour lui la charge de chancelier de la nation.

Thuriot de la Rosière, vainqueur de la Bastille ; il était tout prêt à faire des prodiges de valeur, quand le gouverneur se rendit, & fut assassiné de confiance. Il n’en est pas moins connu sous le nom du brave Thuriot, & il fait l’admiration de tous les enfants de son quartier.

Treilhard, honnête avocat, mais dont le patriotisme a été si brûlant, qu’il a effacé ses talents au lieu de les faire ressortir. Sa façon de penser était trop pure, pour qu’elle ne perdît pas beaucoup à être exprimée, & il n’y a rien en lui que ses vertus n’ayent fait paraître médiocre. Cela expliqué comment on n’a pu l’estimer & l’écouter à la fois, & cela prouve, en même temps, que son peu d’esprit est dans son cœur. On l’a fait une fois président, pour l’encourager au silence ; il a rempli l’auguste fauteuil avec la plus heureuse tranquillité, & à moins de s’y être endormi, on ne peut pas s’en être montré plus digne.

Turcati, second dénonciateur de Favras, & qui partage la gloire de sa mort avec l’illustre Morel. La postérité apprendra un jour avec admiration, que le peuple Français, toujours bon & toujours juste (comme dit le grand la Fayette) a forcé le Châtelet à pendre un homme à projet, sur la déposition d’un recruteur.

Valadi, jeune révolutionnaire, qui a disparu après la fameuse journée du 14 juillet ; il s’était fait chasser exprès des Gardes-Françaises, où il était officier, afin de les séduire plus aisément & de donner ce brave régiment à la nation ; il a réussi dans sa glorieuse entreprise ; mais, instruit de toutes les récompenses qui l’attendaient, il s’est enfui avec la timidité d’un enfant.

Vauvilliers, lieutenant de maire & qui s’est trouvé chargé de la partie la plus délicate d’une révolution, celle des subsistances. Une nation qui détrône & qui se gouverne, est très-difficile à nourrir, & M. Vauvilliers s’en est tiré à merveille ; il a laissé arrêter les convois ; il a laissé piller les riches aristocrates, & le peuple l’a regardé comme son père nourricier. Il s’est donc maintenu, jusqu’à ce jour, dans son poste, & le prudent Bailly rejette sur lui une partie de sa gloire.

Villete, le citoyen le plus chaud du café de Valois, & à qui le marquis de Mirabeau a enlevé si injustement le surnom de l’ami des hommes. Que de services n’a-t-il pas rendus à l’humanité dans les premières secousses de notre régénération ! N’est-ce pas lui qui, par ses principes, a le plus contribué à la tolérance de tous les cultes ? & n’est-ce pas lui qui a appris à ses concitoyens à se suffire à eux-mêmes & à diriger leurs forces ? Quel dommage qu’un génie aussi pénétrant n’ait pu s’introduire dans l’assemblée nationale ! Les jeunes orateurs du mauvais côté, auraient appris sous lui à se conduire, & il aurait bâti la constitution sur des fondements inébranlables.

Volney, illustre voyageur, qui a terminé son tour du monde par l’Anjou, où on lui a dit qu’il était né, & par l’assemblée nationale, où on l’a député. Accoutumé aux mœurs de l’Egypte & de la Syrie, il ne s’est point effrayé des justes assassinats du peuple français ; il n’a point perdu son éloquence à l’éclairer & à le calmer, & il a fermé les yeux sur des brigandages nécessaires à l’abaissement du despotisme. Les voyages forment donc non seulement l’esprit mais corrigent encore des faiblesses de l’âme.

FIN.

Source: Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution (1790)