Camille Desmoulins (2 mars 1760 – 5 avril 1794)

Lucie-Simplice-Camille-Benoit Desmoulins est né à Guise (Aisne), le 2 mars 1760. Il était fils de M. Desmoulins, lieutenant-général au bailliage de cette ville, et de Madeleine Godart de Wiége. Dès sa plus tendre jeunesse on remarqua en lui d’heureuses dispositions pour l’étude ; mais son père, peu favorisé de la fortune, ne pouvait l’envoyer dans les écoles publiques.
M. de Viefville des Essarts, son parent, qui depuis fut député aux états-généraux, témoin de la vivacité d’esprit du jeune Camille et de son amour pour les livres, demanda et obtint pour lui une bourse à ce fameux collège de Paris, d’où sont sortis presque tous les hommes de la révolution, au collège de Louis-le-Grand. C’est là que Camille fit connaissance de Maximilien Robespierre. Ils différaient de caractère; mais l’un et l’autre avaient au plus haut point cette passion qui distingua toujours les hommes de génie, les grands hommes, l’amour de la liberté et de l’indépendance. L’éducation toute républicaine que l’on donnait alors à des jeunes gens nés pour vivre sous une monarchie, contribua beaucoup à développer leur caractère. Sans cesse et sous toutes les formes, on leur présentait l’histoire des Gracques, des Brutus, des Caton. Camille était toujours avec Robespierre, et leur conversation roulait le plus souvent sur la constitution de la république romaine.

Dans une de ses premières classes, il reçut pour prix les Révolutions romaines de Vertot. La lecture de cet ouvrage le transporta d’admiration; aussi dans la suite, il en eut toujours un volume dans sa poche. C’était pour lui un compagnon indispensable; c’était son vade mecum. Il en usa ou perdit au moins une vingtaine de volumes. C’est peut-être à cet ouvrage excellent et au travail particulier qu’il a fait des discours de Cicéron et surtout de ses Philippiques, que l’on doit le style vif et tranchant qui distingue tous les écrits sortis de sa plume.
Après avoir terminé se» études avec de brillants succès, il fit son droit et exerça au barreau de Paris la profession d’avocat.
Il avait 29 ans lorsque s’ouvrit l’assemblée des états généraux. C’est alors qu’il commence à se faire connaitre par ses idées républicaines et par son amour pour la patrie. Il répand des pamphlets avec profusion dans toutes les classes du peuple et fait des motions dans le jardin du Palais-Royal, qui était alors devenu le rendez-vous des patriotes les plus ardents, les plus déterminés. Il bégayait un peu; cependant son éloquence était entraînante et persuasive. Il en donna bientôt une preuve.
Le 10 juillet 1789, sur la motion de Mirabeau, une députation de l’assemblée constituante présenta au roi une adresse pleine d’énergie pour l’engager à éloigner sur-le-champ les armées nombreuses, les trains d’artillerie et tous les sinistres apprêts de ruine, de sang et de carnage, que depuis quelques jours il étalait aux yeux des habitants de la capitale. Le roi ne fit qu’une réponse ambiguë et conserva ces appareils formidables qu’il croyait nécessaires, dit-il, au maintien de l’ordre et de la liberté , mais qui firent penser qu’il était disposé à régner sur des ruines et des cadavres, plutôt que de satisfaire le vœu sacré de la nation. Necker, alors ministre, déclare hautement désapprouver toutes ces mesures de force brutale. Ce conseil était sage; mais le despotisme, toujours aveugle, ne peut souffrir d’obstacle ; il brise, il renverse tout, jusqu’au moment où il tombe lui-même dans l’abime qu’il s’est creusé. La popularité de Necker est à son comble. On la lui fait payer cher. Le 11, le roi lui donne l’ordre de sortir du royaume dans les 24 heures, avec le plus grand secret. Le 12 , à midi, la nouvelle de l’exil de ce ministre, alors adoré du peuple, se répand subitement dans tous les quartiers de la capitale. Les patriotes indignés se rassemblent en foule au jardin du Palais-Royal ; les esprits s’échauffent, les groupes deviennent menaçants. Il était 3 heures et demie. Camille Desmoulins parait alors; il monte, ou plutôt il est porté sur une table. Une foule immense le presse: « Citoyens, dit-il, il n’y a pas un moment à perdre; j’arrive de Versailles; Necker est renvoyé : ce renvoi est le tocsin d’une Saint-Barthélemy des patriotes; ce soir tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ-de-Mars pour nous égorger : il ne nous reste qu’une ressource, c’est de courir aux armes et de prendre une cocarde pour nous reconnaître. »

Des applaudissements se font entendre de toutes parts. Camille-Desmoulins tire alors deux pistolets de sa poche et s’écrie : «Que tous les bons citoyens m’imitent.» Il descend étouffé d’embrassements; les uns le serrent contre leur cœur ; d’autres le baignent dans leurs larmes. Il attache un morceau de ruban vert à son chapeau et en distribue à ceux qui l’entourent; mais en une minute les rubans sont épuisés. « Eh bien! prenons des feuilles, dit Camille, la feuille est verte aussi, et attachons-nous-la en signe de cocarde. » Aussitôt on se jette sur les arbres du Palais-Royal, et en quelques minutes, ils sont entièrement dépouillés de leurs feuilles. Camille se met à la tête des patriotes et crie : aux armes ! aux armes! Chaque citoyen l’imite, l’agitation est à son comble. Tous se précipitent à grands flots par les portes du jardin. Bientôt le quartier du Palais-Royal est encombré d’une foule innombrable. Des fenêtres de tous les étages on applaudit à ce mouvement insurrectionnel. Une heure après, la population de Paris semble être toute entière dans les rues. Il était 6 heures et demie. Camille Desmoulins force les entrées de tous les théâtres et en fait sortir les spectateurs qui se joignent aux patriotes. Le buste de Necker est porté en triomphe. Les districts se rassemblent pendant la nuit. Le lendemain, 13, Ia garde nationale est formée ; les boutiques des armuriers sont enfoncées, chaque citoyen se procure des armes, et le 14 au matin Camille dirige le mouvement sur les Invalides et de là à la Bastille. On fait le siège de cette place, et après une vigoureuse résistance de part et d’autre, elle est prise d’assaut.
Après le 14 juillet, Camille Desmoulins fit encore plusieurs pamphlets politiques et créa son journal des Révolutions de France et de Brabant. Malouet le dénonça plusieurs fois à l’assemblée. Un jour il obtint qu’il fût traduit au Châtelet comme prévenu du crime de lèse-nation. Ses amis prirent chaudement sa défense. Malouet, irrité de la résistance qu’il rencontrait: « Si quelqu’un, dit-il, ose combattre sérieusement mon assertion, je vais le confondre sur-le-champ. » — « Je l’ose, Moi! » s’écrie alors Camille avec une voix de tonnerre. Aussitôt tous les yeux se tournent vers la tribune publique où il était placé; des vociférations se font entendre dans toutes les parties de la salle. Mille voix demandent son arrestation ou son expulsion. Maximilien Robespierre parait à la tribune, parle en faveur de Camille et sauve un ami de collège que plus tard il envoya sans pitié à l’échafaud ; le décret lancé contre lui n’eut aucune suite.
En 1792, Camille Desmoulins, dont la popularité grandissait de jour en jour, fut nommé député à la convention par les électeurs du département de Paris, et après l’événement du 10 août, Danton, devenu ministre de la justice, se l’adjoignit comme secrétaire général à son département.
L’année suivante, Camille eut encore l’occasion de montrer son courage dans le procès d’Arthur Dillon. Ce général, persuadé que la France n’était pas assez avancée en civilisation pour vivre avec des institutions tout-à-fait républicaines, fut accusé de faire tous ses efforts pour donner à sa patrie une monarchie constitutionnelle, et bientôt emprisonné aux Madelonnettes. Il écrivit alors à Camille pour le prier de prendre sa défense. Celui-ci s’en chargea avec plaisir et ne craignit point d’attirer sur sa tête toute la haine du parti qui voulait la mort de Dillon. Il osa lui écrire à sa prison et le défendre à la société des Jacobins d’où on voulut l’expulser; mais, grâce à Robespierre, il ne fut point cette fois rayé du tableau.
Au mois de mars 1794, la terreur était à l’ordre du jour ; les proscriptions devenaient plus nombreuses et se trouvaient empreintes d’une espèce de férocité qu’on ne saurait se rappeler encore aujourd’hui sans frémir. Les comités de salut public et de sûreté générale dressaient des échafauds sur tout le sol de France, et les patriotes purs, sincères, les pères, les fondateurs et les vétérans do la république, s’y rencontraient avec des prêtres et des nobles qui se remuaient sans cesse pour perdre noire malheureuse patrie. Camille Desmoulins, que la nature avait doué d’une âme tendre et sensible, mais bouillante, ne peut supporter plus longtemps le joug de fer et de sang qui pèse sur son pays. Il reprend la plume de journaliste qu’il avait quittée depuis qu’il ne pouvait plus faire l’éloge de Robespierre, et crée son journal du Vieux Cordelier. Assez et trop de sang a coulé; il y demande un comité de clémence et de justice. Il communique son projet à Robespierre, qui prodigue des éloges à son ancien ami de collège, l’encourage dans son entreprise, et corrige même avec lui les épreuves des premiers numéros de ce journal.
Hébert avait déjà dénoncé Camille à la société des Jacobins, et dans son journal Camille lui répond par le cinquième numéro du Vieux Cordelier, où il prouve de la manière la plus convaincante que son dénonciateur est un misérable qui s’est fait chasser, pour cause de vol, d’un théâtre où il était distributeur de contremarques, et que maintenant encore il vole le trésor public. Hébert, plus acharné que jamais, dénonce ce numéro à la société des Jacobins. Une commission est nommée pour faire un rapport à ce sujet. Collot d’Herbois, que la commission s’était choisi le 16 nivôse pour rapporteur, prend la parole et conclut à la censure pure et simple de Camille. Ce dernier demande la permission de donner lecture de son numéro 5, où il retraçait les turpitudes de la vie d’Hébert. Mais le dénonciateur de Camille, qui craint l’effet terrible que pourrait produire la lecture de ce numéro sur les membres de l’assemblée, s’écrie : « Camille Desmoulins, dans ce numéro, a eu l’audace de dire que j’étais un brigand, que je volais la Trésorerie: c’est une fausseté atroce. — Tu es bien impudent, lui répond Camille ; sache donc que j’en ai les preuves en main. » Ces mots causent une grande rumeur. La suite de la discussion est remise pour le 18. Le 18, Robespierre prend la parole : « Les écrits de Camille sont condamnables sans doute, dit-il; mais cependant il faut distinguer sa personne de ses écrits. Camille est un enfant gâté qui avait d’heureuses dispositions, mais que les mauvaises compagnies ont égaré. Il faut sévir contre ses numéros que Brissot lui-même n’eût osé avouer et le conserver au milieu de nous. Je demande pour l’exemple que ses numéros soient brûlés dans la société. »
Brûler n’est pas répondre, s’écrie Camille avec impétuosité. Robespierre, embarrassé par une réponse aussi forte que laconique, reste muet quelques secondes et s’écrie : « Eh bien! qu’on ne brûle pas, mais qu’on réponde ; qu’on lise sur-le-champ les numéros de Camille. Puisqu’il le veut, qu’il soit couvert d’ignominie; que la société ne retienne pas son indignation, puisqu’il s’obstine à soutenir ses diatribes et ses principes dangereux. L’homme qui tient aussi fortement à des écrits perfides est peut-être plus qu’égaré, S’il eût été de bonne foi; s’il eût écrit dans la simplicité de son cœur, il n’aurait pas osé soutenir plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchés par les contre-révolutionnaires. Son courage n’est qu’emprunté; il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il écrit son journal; il décèle que Desmoulins est l’organe d’une faction scélérate qui emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d’audace et de sûreté. »
Quelle hypocrisie ! quelle trahison ! Robespierre a encouragé Camille à écrire son journal du Vieux Cordelier, il a même corrigé les épreuves des premiers numéros, et il déclare criminels et infâmes ceux qui ont coopéré à sa publication.
Camille veut lui répondre, mille voix s’y opposent. On lit les numéros de son Vieux Cordelier pendant deux séances entières; Saint-Just se joint bientôt à Robespierre pour perdre Camille; Saint-Just, qu’une plaisanterie mordante avait rendu son implacable ennemi.
Ils concertent ensemble le moyen de le perdre et de se débarrasser au plus vite d’un censeur incommode. Saint-Just, outre la haine personnelle qu’il portait à Camille, se flattait de se voir bientôt le second personnage de la république, car Danton devait aussi tomber.
Robespierre, Camille Desmoulins et Danton avaient espéré pouvoir ramener le règne de la modération et de la justice; ils réunissaient tous leurs efforts pour arriver à cet heureux résultat. Mais bientôt ils furent accusés de modérantisme. Camille et Danton poursuivirent toujours, au milieu des dangers qui les entouraient de toutes parts, ce projet d’humanité. Robespierre sentant, surtout après la séance des Jacobins, où Camille lui avait répondu que brûler n’était pas répondre, qu’il lui était impossible de réussir, quitta la ligne de modération qu’il s’était tracée, et pour se réhabiliter dans l’opinion publique, qui l’accusait de modérantisme, revint au régime de terreur. Il avait besoin pour cela de frapper des coups hardis; il choisit pour victimes Camille Desmoulins et Danton; alors des bruits sinistres furent répandus à dessein par Robespierre sur l’arrestation des chefs du parti modéré. Il voulait par-là préparer les esprits à l’exécution de ses projets.
Brune, effrayé du danger que courait Camille, son ancien ami de collège, vint le trouver et le supplia , par l’intérêt que lui portaient les vrais républicains, par l’amour de ses parents, par la tendresse de son épouse , de ne pas irriter davantage les ennemis que lui avait faits son esprit satirique et mordant; de montrer plus de modération dans le tableau qu’il faisait du malheur des temps, et même de cesser la publication de son Vieux Cordelier. Camille, qui n’avait d’abord répondu que par des plaisanteries, commença à justifier sa conduite aussi belle que courageuse par des raisons auxquelles il n’était guère facile de répondre. « Je te l’avoue, lui dit Brune, je ne saurais m’empêcher de t’admirer; cependant sois certain qu’avec plus de modération tu feras un bien véritable, tandis qu’en continuant tu te livres, tu t’immoles et tu ne sauves rien.— Crois-tu, lui répondit-il alors, qu’ils oseront m’attaquer, me déclarer traître, moi et mon Vieux Cordelier, et cela pour avoir demandé Un comité de clémence et de justice; pour avoir voulu achever et consolider l’œuvre de notre révolution ? J’ai toute la France pour moi. Desenne » (c’était le nom de son libraire) ne peut suffire à la vente de mes numéros. Je suis lu, entendu partout. — Tu es lu de Barrère qui se reconnaît; de Saint-Just, qui a promis de te faire porter la tête comme un saint Denis. — C’est vrai, répondit-il, je me le rappelle: c’est une bien mauvaise plaisanterie, et ma réponse valait beaucoup mieux. As-tu vu ma lettre à Dillon ? Dans la démarche et le maintien de Saint-Just, on voit qu’il regarde sa tête comme la pierre angulaire de la république, et qu’il la porte sur ses épaules avec respect comme un saint-sacrement. Me suis- je trompé, et crois-tu que pour une aussi bonne plaisanterie il voudrait me faire mourir? Je ne lui demande qu’une grâce, c’est d’attendre pour cela qu’il y ait fait une réponse qui vaille. » Madame Desmoulins avait invité Brune à partager son déjeuner de famille; il fut servi et l’on se mit à table. Camille, s’échauffant alors par degrés, lui développa le bel avenir qu’il préparait à sa patrie. « Crois» moi, lui dit-il, je suis l’homme de la révolution. Quand il l’a fallu, j’ai exposé ma vie pour elle au Palais-Royal. A cette époque-là on voulait aussi m’inquiéter, comme vous le faites aujourd’hui; mais la nation marchait avec moi, et j’étais tranquille. Je suis sûr encore , avec mon Vieux Cordelier, de la conduire sur mes pas, de répondre à ses vœux, à ses besoins; l’opinion publique sera encore ma force. — Si elle laisse à tes ennemis le temps de te frapper! — J’ai des amis tout prêts. N’avez-vous pas entendu la voix éloquente de Philippeaux ? Danton dort : c’est le sommeil du lion ; mais il se réveillera pour nous défendre. »
Son ami était loin d’être convaincu et lui renouvelait les mêmes prières; mais Lucille, qui d’abord s’était montrée fort sensible aux inquiétudes et aux craintes de Brune, partage maintenant tout l’enthousiasme de Camille; elle remarque que cet entretien l’a échauffé, aussitôt elle lui passe un mouchoir sur le front, lui donne un baiser sur la joue et s’écrie: « Laissez-le faire, Brune, laissez-le faire, il doit sauver son pays; laissez-le remplir sa mission. » Alors elle verse à son époux et à Brune un chocolat exquis avec une grâce enchanteresse. Le chocolat servi: Edamus et bibamus, dit Camille, crar enim moriemur; en prononçant ces paroles de mort, il affectait un air de gaité et tenait son enfant, son petit Horace, sur ses genoux. Camille n’avait soutenu sa thèse qu’à cause de sa femme, dont il voulait ménager l’extrême sensibilité. Quel courage dans Camille ! quelle tendresse!
Dans la nuit du 3o au 31 mars, Camille, au moment où il se couchait, entend à l’extérieur le bruit de la crosse d’un fusil qui tombe sur le pavé. « On vient m’arrêter! » s’écrie-t-il, et il se jette dans les bras de sa chère Lucille qui le presse de toutes ses forces contre son sein. Hélas! c’était pour la dernière fois! Il court embrasser son petit Horace qui dormait dans son berceau, tâche de consoler son épouse qui fond en larmes, et va lui-même ouvrir la porte aux satellites de Robespierre, qui l’arrêtent et le conduisent à la prison du Luxembourg. A son arrivée, les prisonniers accourent en foule au guichet pour voir cet intéressant jeune homme qui, par ses écrits courageux, avait jeté quelques lueurs d’espérance au fond de leurs cachots.
Le lendemain, c’est-à-dire le 10 germinal (31 mars), Legendre annonce à la Convention l’arrestation de quatre de ses membres et feint d’ignorer leur nom, excepté celui de Danton; il prend la défense de ce dernier, et demande qu’il soit entendu à la barre, persuadé que la faculté de parler à la Convention serait pour les malheureux prisonniers un moyen sûr de se sauver et de démasquer toute la trame de leurs adversaires; mais Robespierre, qui sent très bien qu’il ne serait pas ménagé et par Camille et par Danton, Robespierre , qui voudrait déjà voir monter à l’échafaud ceux qu’il vient de jeter dans des cachots, se précipite à la tribune, s’oppose de toutes ses forces à cette motion, et finit par dire d’un ton colère et menaçant: « Quiconque tremble en ce moment est coupable ; les complices seuls peuvent plaider la cause des traitres. »
Les membres de l’assemblée, glacés d’effroi et tremblants pour eux-mêmes, veulent prouver qu’ils n’ont point peur et appuient avec force le discours de Robespierre. Aucune voix ne se fait entendre en faveur des malheureux prisonniers; Legendre a même la faiblesse de venir s’excuser à la tribune d’avoir pris leur défense, il est décidé à l’unanimité que les quatre députés arrêtés ne seront pas entendus à la barre de la Convention. En ce moment arrive Saint-Just, qui fait un long rapport dans lequel il demande que Camille Desmoulins, que Danton, que Philippeaux, etc., soient décrétés d’accusation comme coupables d’avoir conspiré contre la république. Le décret demandé par Saint-Just est voté à l’unanimité.
Camille, le lendemain de son arrestation, écrivit une première lettre à son épouse pour la consoler : un des amis de Camille porta cette lettre à Lucille ; elle la lut en sanglotant, et comme il cherchait à la consoler: « C’est inutile, dit-elle, je pleure comme une femme, parce que Camille souffre, parce qu’ils le laissent manquer de tout; parce qu’il ne nous voit pas…. Mais j’aurai le courage d’un homme, je le sauverai…. Que faut-il faire ? Lequel de ses juges faut-il que je supplie? Lequel faut-il que j’attaque ouvertement? Voulez-vous me conduire chez Philippeaux ?—Il est également arrêté, sans doute. — La patrie n’a donc plus de défenseurs…. Je vais chez Danton…. — Le même décret l’unit à votre époux. — Pourquoi m’ont-ils laissée libre, moi? Croient-ils que parce que je ne suis qu’une femme je n’oserai élever la voix ?…. — Ont-ils compté sur mon silence? — J’irai aux Jacobins….j’irai chez Robespierre..,. »
Madame Duplessis et l’ami de Camille la retinrent et l’engagèrent à ne pas faire de démarches inconsidérées, qui pourraient la perdre et son époux aussi; enfin elle consentit à rester tranquille; mais elle voulut écrire à Robespierre pour le prier de sauver son mari; la lettre resta inachevée.
Le 12 germinal à 11 heures et demie du soir, on envoya aux accusés leur acte d’accusation. Camille, après l’avoir reçu, se promena à grands pas dans sa chambre et devint furieux en lisant le tissu d’absurdités, de calomnies et de mensonges infâmes qu’on avait fabriqué pour le perdre; bientôt cependant il se calma, et dit en se rendant à la Conciergerie où on le transporta aussitôt : « Je vais à l’échafaud pour avoir versé quelques larmes sur des milliers de malheureux et d’innocents ; mon seul regret en mourant est de n’avoir pu les sauver. » A son arrivée à la Conciergerie, tous les détenus, sans distinction de rangs et d’opinions, accoururent au-devant de lui, l’entourèrent et ne purent s’empêcher de lui témoigner hautement tout l’intérêt qu’il leur inspirait.
Le jour suivant, 13 germinal, les accusés, au nombre de 14, parmi lesquels se trouvaient Chabot, Bazire, Fabre d’Eglantine, Lacroix, Danton, Hérault de Séchelles, Philippeaux, parurent devant leurs juges. La loi voulait que les jurés fussent tirés au sort; mais Fouquier-Tinville et le président Hermann, dont les noms sont à jamais voués à l’exécration du genre humain, firent leur choix, c’est-à-dire prirent les jurés qu’ils appelaient les Solides. On passa ensuite à l’interrogatoire de Danton , puis à celui de Camille. Quand on demanda à ce dernier quel âge il avait, il répondit: « 33 ans, l’âge du républicain Jésus. » Que de pensées l’ont naitre cette réponse ! Jésus, pour avoir prononcé le mot de liberté, d’égalité, d’humanité, au milieu de la barbarie et de l’esclavage, est attaché tout vivant à une croix , et Camille monte à l’échafaud pour avoir prononcé le mot de clémence et de justice dans un moment où des flots de sang coulaient sur toute la France. Il voulut entreprendre sa défense et se plaindre hautement de l’accusation que l’on faisait peser sur lui; on ne fit aucune attention à ses plaintes. Fouquier-Tinville commença la lecture du Vieux Cordelier et donna à ce journal une interprétation contre laquelle se révolta vainement son auteur. La salle d’audience était pleine. Une foule immense et agitée entourait le Palais-de-Justice et s’étendait jusqu’aux quais. Après l’audience, le président Hermann et l’accusateur publie Fouquier-Tinville se rendent au comité de salut public. Il n’y avait que Saint-Just et Billaud de Varennes. Ils leur annoncent que les accusés ont demandé que des membres de la Convention fussent entendus. Saint-Just donne ordre à Fouquier-Tinville d’éluder toujours cette demande des accusés, de prolonger les débats, d’arriver à la fin des trois jours sans s’expliquer, et faire déclarer par les jurés, après ce délai, conformément à la loi, qu’ils étaient suffisamment instruits.
Camille, de retour à sa prison, termina une lettre divine où se trouve peinte toute sa tendresse pour sa Lucille, et qu’on ne saurait lire sans donner quelques larmes à son auteur.
Le 14 germinal (3 avril), l’affluence est la même au tribunal et autour du Palais-de-Justice. Danton et Camille demandent la comparution de plusieurs membres des deux comités et de la Convention. Fouquier-Tinville ne fait d’abord qu’une réponse équivoque; mais les accusés le pressent de répondre catégoriquement. Alors il déclare qu’il appellera tous ceux qu’ils désigneront, excepté les membres de la Convention: « Car, dit-il, c’est à la Convention seule qu’il appartient de décider si quelques-uns de ses membres doivent être cités. » Les accusés se récrient contre les paroles de Fouquier, et disent qu’on a résolu de les juger sans les entendre. Le tumulte est a son comble. Le président lève la séance. Fouquier écrit au comité tout ce qui vient de se passer à l’audience et demande ce qu’il doit faire.
Le lendemain, c’est-à-dire le 4 avril, Saint-Just, informé par Fouquier de ce qui s’était passé la veille au tribunal révolutionnaire , se rend à la Convention et annonce que les accusés sont en pleine révolte, qu’on a été obligé la veille de suspendre les débats de la justice et que les prisons conspirent en leur faveur. Il propose, en conséquence, de décréter que tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale, sera mis hors des débats sur-le-champ. Ce décret est adopté à l’unanimité. Une copie en est expédiée sur-le-champ. Vouland part de la Convention pour la porter au tribunal. La troisième séance était commencée. Les accusés renouvelaient les demandes de la veille et on ne leur donnait que des réponses évasives. Indignés d’une pareille conduite à leur égard, ils se lèvent tous en masse, pressent Fouquier-Tinville de faire comparaitre les membres de la Convention et du comité qu’ils ont désignés, déclarent qu’ils ont des dénonciations à faire contre le projet de dictature qui se manifeste chez les comités, et veulent que la Convention nomme une commission pour les recevoir. Fouquier-Tinville ne sait plus que leur répondre; il est dans le plus grand embarras. Alors Vouland arrive avec l’expédition du décret que vient de rendre la Convention. Il le donne à Fouquier-Tinville en lui disant : « Nous les tenons, les scélérats, » voilà de quoi nous en débarrasser. » Fouquier-Tinville ne se sent plus de joie et donne sur-le-champ lecture de ce décret. Camille, en entendant parler de sa femme, que l’on accusait d’avoir reçu de l’argent pour exciter une sédition, s’écrie: « Les scélérats! non content de m’égorger, moi, ils veulent égorger ma femme. » La continuation des débats est remise, au lendemain.
Le lendemain, 5 avril, les accusés veulent continuer leurs défenses. On leur oppose le décret qui portait que le jury une fois suffisamment instruit devait procéder à la délibération. Ils s’écrient tous : « Quelle infamie ! on nous juge sans nous entendre ; la délibération est inutile; qu’on nous mène à l’échafaud; nous avons assez vécu pour la gloire. » Camille est en fureur; il déclare aux juges qu’ils sont des bourreaux, des assassins. Danton leur jette des boulettes de pain; Camille déchire son acte d’accusation et en lance les morceaux à la tête de Fouquier-Tinville. L’agitation est à son comble. On fait sortir les accusés. Les jurés se retirent dans leur salle des délibérations, et après quelques minutes, on en voit sortir leur président Trinchard, tout rayonnant d’une joie féroce et sanguinaire. Il se grandit tout glorieux, déclare tous les accusés coupables des crimes qui leur sont imputés. Le tribunal, qui craint de voir se renouveler la même scène qui vient de se passer, ne veut pas laisser rentrer les accusés pour entendre leur jugement. Un greffier sort pour leur faire connaitre leur arrêt de mort. Ils ne lui laissent pas le temps d’en achever la lecture. « C’est assez, lui disent-ils; qu’on nous conduise à la guillotine. » Camille versa quelques larmes sur le sort de sa femme et de son Horace. « Que vont-ils devenir, répétait-il sans cesse, mon bon Loulou! mon Horace! ma pauvre Daronne » Conduit à la Conciergerie, il lut quelques pages des Nuits d’Young et des Méditations d’Hervey. Lorsqu’on vint le garrotter pour aller à l’échafaud, il criait en écumant de rage : « Quoi! assassiné par Robespierre! » A cinq heures et demie de l’après-midi, les condamnés, au nombre de 14 montèrent dans les fatales charrettes qui allaient porter leurs têtes au bourreau. Dans le trajet, Camille s’écriait sans cesse: « Peuple! pauvre peuple! on te trompe! on te trompe! On immole tes soutiens, tes meilleurs défenseurs! » La troupe exécrable que l’on payait alors pour suivre les charrettes ne lui répondait que par des injures grossières, Son action violente avait mis ses habits en lambeaux, il était presque nu lorsqu’il arriva à la guillotine. Cependant il ne cessait de crier encore : « Peuple! pauvre peuple! on te trompe! » Danton promenant alors un regard calme et plein de mépris sur cette troupe immonde qui les entourait, dit à Camille : « Reste donc tranquille et laisse là cette vile canaille. » En montant à l’échafaud, Camille, jetant les yeux sur le couteau tout fumant du sang des victimes qui viennent d’être immolées : « Voilà donc, dit-il, la récompense a destinée au premier apôtre de la liberté. Les monstres qui m’assassinent ne me survivront pas longtemps . » Il s’avance à son tour et subit la mort avec beaucoup de courage.
Au moment où la machine fatale le frappait, il tenait encore dans sa main des cheveux de sa Lucille qui devait bientôt le rejoindre. Accusée par Saint-Just d’avoir touché 3,000 francs, pour faire ouvrir les prisons encombrées de suspects et massacrer le tribunal révolutionnaire, elle fut amenée le 13 avril devant ses juges. Elle ne répondit que quelques mots à l’accusation absurde que l’on faisait peser sur elle. Après avoir entendu son jugement elle s’écria : « Répandre le sang d’une femme!….. les lâches! . . . . Mais savez-vous bien que le sang d’une femme a toujours été fatal aux tyrans? Savez-vous bien que le sang d’une femme a chassé de Rome pour toujours les Tarquins et les Décemvirs? Réjouis-toi, ô ma patrie ! et reçois avec transport ce présage de ton salut, » de ton bonheur. La tyrannie qui pèse sur toi va » finir. »
Retournée à sa prison, elle fit ses adieux à madame Duplessis, sa mère. Nous avons conservé la lettre qui les contient; je ne saurais m’empêcher d’en donner copie:
« Bonsoir, ma chère maman; une larme s’échappe » de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m’endormir a dans le calme de l’innocence.»

«Signé Lucille.»

Un moment après avoir fait cette lettre, elle monta à l’échafaud, et y montra un courage héroïque.

Source: Correspondance inédite de Camille Desmoulins par M. Matton Aîné